Rubrique Geopolitique

No women No Peace (1)

<b>Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient</b> - <i>Le cas de la Syrie et ses voisins</i>
Tout au long de la semaine, nous publions un mémoire intitulé Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient - Le cas de la Syrie et ses voisins -. Son auteur Pénélope G. nous a autorisé à le publier ici même, car il nous semblait intéressant de comprendre la place de la femme « intervenante » lors d’opérations humanitaires, surtout quand cela fait suite, comme la plupart du temps, à des conflits armés avec toute la souffrance et stress que cela engendre.

La région du Moyen-Orient, comprise entre la mer Méditerranée, le golfe Persique et la mer Rouge, englobe plusieurs groupes culturels et ethniques, incluant les cultures perse, arabe, turque, kurde et juive.
Cette région « carrefour de cultures », riche en ressources naturelles, est en partie victime de son hétérogénéité puisqu’elle représente l’une des régions du monde dans laquelle les tensions et les conflits sont les plus nombreux depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale.
Afin d’illustrer les propos de cette étude, nous allons nous appuyer sur l’une des guerres les plus représentatives de la région à l’heure actuelle, à savoir, le conflit en Syrie.
En effet, depuis cinq ans, une guerre meurtrière sur fond de guerre civile persiste sur le territoire syrien, poussant une partie de sa population sur les routes de l’exil.
Aujourd’hui, sur 22 millions de Syriens, près de 5 millions ont trouvé refuge dans les pays voisins et à travers le monde (4.8 millions en avril 2016 selon UN Women « faits et chiffres »), et plus de 7 millions se sont déplacés à l’intérieur du pays afin de fuir les villes ou les zones les plus touchées par la guerre.

Plan de la région du Moyen Orient
La guerre civile syrienne a débuté en 2011 dans un contexte de « printemps arabe » [1] provoquant des manifestations contre le régime en place, celui du président Bachar el-Assad, encore au pouvoir aujourd’hui, en 2016.
Des manifestations pacifiques en faveur de la démocratie ont eu lieu en 2011 dans tout le pays mais ces mouvements ont été réprimés par le régime Baasiste. [2]
Aujourd’hui, ces mouvements de contestation ont évolué et se sont transformés en une véritable rébellion armée, qui s’est internationalisée, entraînant un afflux important de combattants venant de l’étranger.
Cette guerre connaît une évolution considérable puisque l’on parle à présent de guerre civile, mais aussi de guerre énergétique, de guerre par procuration et enfin de guerre sainte.
Outre les dégâts qu’elle a entraînés, cette guerre est devenue la plus importante actuellement sur la scène internationale de par le nombre de belligérants impliqués.
D’une part l’Armée syrienne libre (ASL), premier mouvement à mener la rébellion : les mouvements rebelles sont soutenus par des pays du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït), pays à majorité Sunnites et par des pays d’Occident (Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Allemagne) voulant lutter contre le terrorisme.
D’autre part, le régime syrien qui bénéficie quant à lui des renforts du Hezbollah (parti politique et groupe armé chiite libanais), de milices chiites, ainsi que du soutien militaire de l’Iran et de la Russie et d’un soutien diplomatique de la part de la Chine.
Enfin, l’Etat Islamique [3] est la dernière force apparue dans le conflit en 2014. Celui-ci combat tous les belligérants et devient la cible d’une campagne de frappes aériennes, effectuées par une coalition internationale [4] menée par les Etats-Unis à partir de 2014.
De mars 2011 à février 2016, le conflit a fait plus de 260 000 morts d’après les estimations de diverses Organisations non gouvernementales (ONG) et de l’Organisation des Nations Unies (ONU). De nombreux massacres, crimes de guerre et crimes contre l’humanité ont été commis principalement par le régime syrien et l’État Islamique.

Dans un conflit d’une telle importance, nous pouvons inévitablement évoquer l’aide l’humanitaire.

L’aide humanitaire, dans sa définition la plus élémentaire, est une aide d’urgence mise en place lors d’une situation de crise, dite « exceptionnelle ».
Les domaines d’intervention de l’aide humanitaire varient selon les différentes situations et selon les différentes associations ou ONG impliquées.
Les domaines les plus concernés par l’aide humanitaire sont : la santé et les besoins sanitaires, l’alimentation, l’accès à l’eau, l’environnement et le climat, les droits de l’Homme, la protection, l’éducation et le développement.
L’acte fondateur de l’aide humanitaire moderne est caractérisé par la création de la Croix-Rouge en 1863, suivie de la première Convention de Genève de 1864, née de la volonté des Etats d’améliorer le sort des blessés de guerre. Ces deux institutions sont dues à l’initiative de l’homme d’affaire humaniste suisse, Henry Dunant, révolté par le triste sort des blessés après la bataille de Solférino (1859) [5].
Aujourd’hui, étant donné la gravité de ce conflit, l’aide humanitaire est se voudrait omniprésente sur le territoire syrien ainsi que chez certains de ses voisins (Jordanie, Liban, Egypte et Irak).
Ce conflit, à portée internationale, mobilise des dizaines d’OIG et ONG tant locales qu’internationales.
En février 2014, le Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU) a adopté la résolution 2139 exigeant que « soit assuré un accès sûr et sans entrave à l’aide humanitaire—y compris à travers les lignes de front et les frontières […] ». En raison des refus permanents du gouvernement syrien de se conformer à cette résolution, le Conseil de Sécurité a adopté une seconde résolution (2165) en juillet 2015 visant à « autoriser directement les agences de l’ONU et leurs partenaires opérationnels à livrer de l’aide humanitaire à travers les frontières de la Syrie et à travers les lignes de front sur son territoire.  ».
Cependant, le Moyen-Orient, étant extrêmement dangereux, bon nombre d’ONG refusent à présent de se rendre sur place pour exercer des soins de première nécessité, par souci de protection de leur personnel humanitaire.
Se pose alors la question : quelles sont les limites sécuritaires d’une intervention humanitaire ?

Aujourd’hui, face à la violence des conflits et des guerres qui sévissent à travers le monde, il faut prendre en considération l’importance de la différence des sexes. En effet, la guerre ne frappe pas de la même façon les hommes et les femmes. Nous savons aujourd’hui que « les femmes et les enfants sont les plus touchés par les catastrophes et représentent 75% des personnes déplacées. » [6] .

Ainsi, nous allons nous intéresser dans cette étude au rôle des femmes subissant un conflit ou en mission humanitaire, mais avant, il est important de comprendre contextuellement quelle est la place des femmes dans la culture du Moyen-Orient aujourd’hui.
La région du Moyen-Orient est le berceau des trois religions monothéistes les plus représentées au monde : le judaïsme, le christianisme et l’islam. De nos jours, l’islam est la religion de la majorité de la population de cette partie du monde et joue un rôle central dans l’élaboration des lois qui régissent les différents pays du Moyen-Orient (excepté Israël, pratiquant le judaïsme, ou encore le Liban, pour qui les lois sont influencées par les religions chrétienne et musulmane en proportions égales).

Orient-Occident, le choc - Un Etat chiite....
A l’heure où le monde arabe se soulève et vit une période de révolutions politiques et sociétales intenses [7], les femmes, elles aussi, réclament la parole, et plus particulièrement, l’émancipation.
Cependant, les sociétés orientales, essentiellement fondées sur la soumission à l’autorité de l’homme, sont majoritairement des sociétés dites « patriarcales ». Nous entendons en ce sens une « forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme. » [8].

Alors, comment construire son émancipation en étant une femme dans une société basée sur la foi et sur l’autorité masculine ?
Comme l’explique l’iranienne Chahla Chafiq, «  les droits octroyés aux femmes par l’islam, bien réels, sont en lien dialectique avec des devoirs qui leur sont assignés pour définir les rôles sexués au sein de la famille patriarcale, noyau dur de l’Oumma, communauté politiquement unie autour du drapeau de l’islam.  » [9].
En Occident, des études montrent que l’émancipation de la femme (qui est encore une lutte quotidienne aujourd’hui) est amenée notamment par le développement économique. En effet, comme l’explique Laura Nader : « En Occident, les arguments du développement économique confortent l’idée que, avec l’extension des systèmes d’éducation occidentaux, la modernisation des forces de travail et le renforcement de l’individualisme, les femmes seraient libérées de la domination d’hommes gouvernés par les valeurs patriarcales traditionnelles. » [10].
De plus, la perception de l’émancipation des femmes est très différente selon les mentalités occidentales et orientales. Comme le souligne à nouveau Laura Nader, « beaucoup de femmes en Égypte et dans d’autres pays musulmans sont persuadées que les femmes occidentales en général et plus particulièrement les États-Uniennes ne sont pas respectées en tant que classe. […] Les taux d’inceste et de violence familiale aux États-Unis sont mis en exergue, et il nous est régulièrement rappelé que la représentation des femmes dans les magazines américains leur manque de respect. Et nous, en Occident, nous pratiquons la réciproque. […] Les stéréotypes de la femme musulmane la présentent la plupart du temps comme une femme opprimée et pitoyable. […] Les musulmanes portent le voile, symbole de soumission pour un observateur occidental ; la société islamique se fixe sur le culte de la virginité et jette l’opprobre sur les femmes qui ne sont plus vierges, promouvant ainsi une double norme […] » [11]. Idée également développée par Sophie Bessis, chercheuse et historienne, lorsqu’elle écrit : « […] la plupart des dossiers que la presse occidentale consacre au problème islamique se doivent d’être ponctués par des photos de femmes voilées, même si les articles illustrés n’ont pas les femmes pour sujet.  » [12].

D’après certains penseurs comme Muhsin Mahdi, ancien directeur du Centre d’étude sur le Moyen-Orient à Harvard, l’Occident apparaîtrait alors plus « civilisé » grâce au statut des femmes et de leurs droits, mais il s’agit bien là de différences de perceptions. A ce titre, il déclarait en 1977 : « Les femmes du Moyen-Orient ont fait l’objet de la campagne la plus malveillante de toute l’histoire, une campagne dont les débuts se trouvent dans les premiers traités théologiques anti-musulmans. » [13] Tandis que d’autres, comme Sophie Bessis, parlent d’ « asymétrie temporelle entre les deux rives de la Méditerranée ».
Aujourd’hui, les femmes du monde arabe [14] sont bel et bien dans un processus d’émancipation et même de révolution depuis plusieurs décennies.
Citons le cas de l’Égypte, pour qui le terme « féminisme », signifie de manière globale un « mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société » [15] , est utilisé dès les années 1920, au moment où le terme émergeait aux Etats-Unis. Mais déjà avant la naissance des mouvements féministes modernes, des hommes s’étaient risqué à écrire des œuvres portant sur les conditions de vie des femmes dans leur pays. Nous pouvons citer Kassem Amin, égyptien, qui publie « L’émancipation de la femme » en 1897, ouvrage dans lequel il remet en question le port du voile, ou encore le penseur tunisien Tahar Haddad, qui compare le voile à une « muselière » en 1978. [16]

Plus récemment, le monde arabe voit émerger une nouvelle génération de mouvements féministes nés en partie de la scolarisation des filles. Nous faisons ici référence à des évènements tels que la grande manifestation de mars 1979 à Téhéran qui rassemble des milliers de femmes opposées à la nouvelle contrainte de Khomeiny imposant le port du voile obligatoire ; aux manifestations des saoudiennes, interdites de conduire, qui prirent le volant de leur voitures pendant la Guerre du Golfe (1990) pour lutter contre la Fatwa (avis juridique et religieux donné par un spécialiste de la loi islamique) ;à la création de l’association féminine marocaine « Union de l’Action Féminine (UAF) », qui lançait une pétition en 1992 pour réformer le code de la famille ; aux manifestations contre les violences et le code de la famille en Algérie en 1994 ; ou encore, à la marche des femmes à Rabat pour l’égalité des droits en mars 2000. [17]
Les messages de ces femmes combatives ont été entendus dans différents domaines, et en particulier celui de la culture cinématographique orientale qui a toute son importance car, comme l’écrivait Christiane Passevant, « le cinéma favorise certainement la « vision » d’une réalité qui dément parfois les informations occidentales » [18] , informations qui peuvent être considérées comme biaisées.
A ce titre, de nombreuses femmes réalisatrices ont consacré une partie de leur carrière dans un cinéma engagé pour la lutte de l’émancipation des femmes dans leurs pays respectifs. Nous citons par exemple les films : « Quand Maryam s’est dévoilée » d’Assad Fouladkar (Liban - 2001), « Caramel », de Nadine Labaki (Liban-2007), l’essai audio et visuel « La femme Syrienne est une révolution » de Hala Alabdalla (Syrie-2015), ou encore le film très controversé « Much Loved » de Nabil Ayouch (Maroc-2015).

Dans un tel contexte de guerre, de recherche de parité et d’égalité des sexes dans une région du monde vivant son heure de révolution, nous allons nous intéresser à la présence et au rôle des femmes au sein des organisations humanitaires ou des missions de maintien de la paix, présentes au Moyen-Orient.
Il est important de prendre en compte la spécificité de cette région du monde sachant que « certains pays restent difficiles pour les femmes : les pays islamiques notamment ou bien ceux où il existe de fortes violences sexuelles. ». [19]
Il convient alors de s’interroger sur le caractère indispensable des femmes au bon fonctionnement des ONG et/ou des missions de maintien de la paix au Moyen-Orient et sur la façon de garantir leur sécurité.

Dans un premier temps, une étude critique de la place qu’occupent les femmes dans la société moyen-orientale actuelle et son impact sur le milieu humanitaire au Moyen-Orient sera traitée. Dans cette première partie, nous étudierons l’importance de la perception qu’ont certains citoyens du Moyen-Orient face aux ONG occidentales, ainsi que l’évolution de la place des femmes dans le milieu humanitaire.
Dans un second temps nous nous pencherons sur le volet sécuritaire des femmes en missions humanitaires et/ou de maintien de la paix. Nous évoquerons les différentes situations dangereuses que peuvent être amenés à vivre les personnels humanitaires et les différentes « solutions » apportées au fil des années face à ces situations. Enfin, nous aborderons les différentes prises de conscience des grandes institutions face aux besoins de femmes dans leurs missions avant de conclure cette étude en apportant une réponse ouverte à la problématique posée.

Article suivant : No women No Peace (2)


[1Printemps arabe : Nom donné à un ensemble de mouvements de révolte contre le pouvoir en place qui ont eu lieu dans de nombreux pays arabo-musulmans entre fin 2010 et 2013 (Tunisie, Egypte, Libye, Syrie, Yémen, Bahreïn, Maroc)

[2Le parti Baas Syrien est un parti politique socialiste et laïc qui gouverne la République arabe syrienne depuis 1963. Le parti Baas détient la majorité des 2/3 dans le parlement, le reste des sièges est occupé par des députés indépendants. L’état d’urgence est déclaré en Syrie depuis 1963.

[3L’Etat Islamique est un groupe terroriste, militaire et politique d’idéologie salafiste, djihadiste, anti-occidental, anti-chiisme. Sa création remonte à 2006 et est implanté sur les territoires syriens et irakiens principalement.

[4Coalition internationale : Etats-Unis, France, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Australie, Royaume-Unis, Pays-Bas, Allemagne, Canada, Danemark, Belgique, Maroc, Italie, Jordanie, Bahreïn et Qatar.

[5Rubrique « Notre Histoire » du site : La Croix Rouge Française

[6« Les femmes et les interventions humanitaires », Coalition Humanitaire

[7Cf Printemps arabe

[8Définition du Larousse

[9« Islam politique, sexe et genre, à la lumière de l’expérience iranienne} », Chahla Chafiq, 2011, Presse Universitaire de France, collection Partage de savoir, 2011, p27

[10« Orientalisme, occidentalisme et contrôle des femmes », publié dans la revue Nouvelles questions féministes, 2006 par Laura Nader, professeure d’anthropologie à l’University of California de Berkeley

[11« Orientalisme, occidentalisme et contrôle des femmes », publié dans la revue Nouvelles questions féministes, 2006 par Laura Nader, professeure d’anthropologie à l’University of California de Berkeley

[12« Les arabes, les femmes, la liberté », Sophie Bessis, Albin Michel, 2007, p100

[13Muhsin Mahdi est un islamologue et spécialiste d’histoire du monde arabe et de philosophie islamique

[14Le monde arabe désigne un ensemble de pays couvrant l’Arabie (Péninsule arabique), l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, ayant en commun la langue arabe.

[15Définition du Larousse

[16« Notre femme, la législation islamique et la société », Tahar Haddad, 1978 (réedition)

[17« Cinéma, religion et condition des femmes au Maghreb et au Moyen-Orient », Christiane Passevant

[18« Cinéma, religion et condition des femmes au Maghreb et au Moyen-Orient », Christiane Passevant

[19« Les femmes humanitaires : entre déni et tabou »,Grotius International, 2012

Certains nous signalent que les notes de bas de page ne s’affichent plus normalement à partir de la 10e note. Nous sommes au courant de ce bug et avons pris contact avec le développeur de ce plugin, qui n’avait pas jusqu’à présent rencontré ce souci. Patience... patience donc ! Vous pouvez quand même voir une partie de cette note de bas de page en passant le curseur de la souris sur le numéro affiché ( à partir du numéro 10, les précédents s’affichant normalement en cliquant sur le numéro de bas de page.)


Par laurent, Penelope, publié le lundi 7 novembre 2016
Les Tags de l'article "No women No Peace (1)" : ,