Rubrique Geopolitique

No women No Peace (2)

<b>Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient</b> - <i>Le cas de la Syrie et ses voisins</i>
Tout au long de la semaine, nous publions un mémoire intitulé Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient - Le cas de la Syrie et ses voisins -. Son auteur Pénélope G. nous a autorisé à le publier ici même, car il nous semblait intéressant de comprendre la place de la femme « intervenante » lors d’opérations humanitaires, surtout quand cela fait suite, comme la plupart du temps, à des conflits armés avec toute la souffrance et stress que cela engendre.

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La place des femmes en mission au Moyen-Orient


Avant de s’intéresser aux femmes en mission au Moyen-Orient, il est important de comprendre, dans le contexte actuel, la place qu’occupent les femmes dans cette région du monde.

Il est évident que la lutte des femmes pour accéder à l’émancipation a commencé il y a bien longtemps (on peut remonter jusqu’au Moyen Age, période dans laquelle certains auteurs critiquaient déjà la place des femmes dans la société). Nous parlons ici d’une lutte acharnée, presque animale, que peuvent mener certaines femmes lorsqu’il s’agit d’obtenir des droits, de se sentir l’égale des hommes.
Geneviève Fraisse, philosophe et historienne de la pensée féministe française, écrivait en 1994 « La liberté de la maternité était décrite comme une menace. Liberté incontrôlable des femmes […] la femme est objet de contrôle plus que sujet libre » [1] , car l’essence même du problème que posent les femmes dans la société est son sexe ainsi que son rôle de donner vie.

Dans le monde arabe, la femme a un rôle central ambigu : elle représente à la fois la « tradition », « l’identité » et la « modernité ». En effet, le monde arabe est aujourd’hui victime d’une contradiction contraignante résumée par l’oxymore « tradition récente » [2] . En perpétuelle quête d’évolution et de recherche identitaire, sans pour autant vouloir se calquer sur le modèle occidental, les acteurs du monde arabe ont la volonté d’attribuer des droits aux femmes tout en rejetant leur autonomie pour préserver les principes sacrés. Cette volonté fait « dériver l’égalité des sexes vers l’équité islamique, garante de la complémentarité des sexes. » [3] .
C’est pourquoi aujourd’hui, « la place des femmes est au centre du projet socio-politique islamique qui s’affirme comme une alternative face à l’invasion de l’Occident. » [4].
Nous avons affaire aujourd’hui au retour du couple « femme-identité », car ces dernières années, la femme a changé, elle s’est instruite, s’est tournée vers la modernité. Or, cette modernité entraîne une crise des repères traditionnels, le bouleversement des traditions, car l’on peut affirmer que « la femme est considérée comme la gardienne des traditions. » [5] .

L’émancipation féminine de cette région du monde, malgré ses difficultés à se faire entendre, persiste ; on parle ainsi de féminisme islamique. Pour Ziba Mir Hosseini, anthropologue iranienne, spécialiste des questions du genre et des lois islamiques, « le féminisme islamique représente la seule voie offerte aux femmes musulmanes pour sortir de la double instrumentalisation de l’islam et du féminisme. ». [6] Ce féminisme spécifique représenterait un moyen pour les femmes musulmanes de concilier leur croyance et leur identité religieuse ainsi que la lutte pour l’égalité des sexes.
A ce titre, depuis les années 1970 (période de revirement de situation concernant la liberté des femmes dans le monde arabe avec le retour au port du voile par exemple), la situation a beaucoup évolué grâce à la scolarisation, l’urbanisation, l’évolution du cinéma, etc. Tous ces changements sociétaux ont modifié les comportements au sein des sociétés. En outre, le choix libre du conjoint est aujourd’hui plus répandu au Moyen-Orient.

De plus, il est important de placer l’aide humanitaire actuelle dans son contexte pour bien comprendre l’étude qui va suivre. En effet, à l’instar du féminisme, la naissance de l’aide humanitaire remonte elle aussi quelques siècles auparavant, on parle du Moyen-Âge, ou encore de la Renaissance. Isaac Abravanel (1437-1508) qui expliquait que « les femmes et les enfants doivent être épargnés parce qu’ils sont, par nature, non combattants. » [7] . Cependant, l’aide humanitaire comme nous l’ entendons aujourd’hui, date de la fin du XIXe siècle. L’élément déclencheur serait, dans un premier temps, la bataille de Solférino (1859) en Europe. Une première période part de cette bataille et va jusqu’à la guerre du Biafra (1967) en Afrique. Cette période témoigne de l’installation progressive de l’aide humanitaire dite « d’Europe » jusqu’à l’international. La seconde période (des années 1970 à aujourd’hui) est incarnée par l’extension de la « Croix-Rouge » à la surface du globe. La « Croix-Rouge », « Croissant-Rouge » ou « l’Etoile de David Rouge », selon les pays, est l’organisation humanitaire la plus reconnue au monde. [8]
L’aide humanitaire qui régit les conflits actuels est donc bien un concept européen. En partant de ce constat, nous tenterons dans cette première partie d’étude de répondre aux questions suivantes : cette aide humanitaire est-elle adaptable à la culture orientale ? Qu’en est-il du personnel humanitaire occidental en mission au Moyen-Orient, et plus particulièrement, du personnel féminin ? Nous tenterons également de nous intéresser au sort des femmes réfugiées, pour mieux comprendre le sujet dans sa globalité. Enfin nous chercherons à connaître, de manière plus incisive, ce que cela représente d’être une femme humanitaire au Moyen-Orient à travers des interviews et témoignages.

L’influence des cultures occidentales et orientales sur les questions humanitaires


Depuis le début de la rencontre coloniale avec l’Occident, le monde islamique a dû faire face aux critères occidentaux de la modernité, lesquels lui étaient souvent imposés de l’extérieur. » . [9]

Dans le milieu de l’aide humanitaire, on distingue quatre grandes familles : les agences onusiennes, les ONG internationales (c’est-à-dire déployées sur au moins trois pays), le mouvement de la Croix-Rouge, et les Etats.
Les ONG internationales sont environ 250 aujourd’hui et elles-mêmes se divisent en deux catégories : d’une part le modèle dit « méditerranéen », en rupture avec le gouvernement, principalement financé par des dons et d’autre part, le modèle dit « scandinave » dans lequel les ONG sont en grande partie financées par l’Etat.
L’aide humanitaire internationale totale (issue de donateurs publics ou privés) représente aujourd’hui une aide considérable en constante augmentation. En effet, selon UN Women, les fonds humanitaires à travers le monde ont atteint de nouveaux sommets en 2015 avec 24.5 milliards de dollars.

Cependant, sur le total des sommes dépensées en 2014, 16 milliards proviennent d’Etats (80% de ces pays sont membres de l’OCDE [10] ), et 6 milliards proviennent de donateurs privés. Autrement dit, « l’aide humanitaire est déployée dans une écrasante majorité par des ONG occidentales et financée dans une très large proportion par des pays occidentaux. Dès lors, les belligérants se posent la question de la neutralité. » [11] .C’est à partir de ce constat que nous sommes amenés à nous interroger sur l’image que renvoie l’aide humanitaire occidentale au Moyen-Orient.

La perception des ONG au Moyen-Orient


« L’humanitaire est fondamentalement le fruit de la société occidentale, notamment européenne, il serait dangereux de ne pas s’interroger sur la perception qu’ont des ONG humanitaires les populations ou les interlocuteurs que nous côtoyons sur le terrain, en particulier au Proche et au Moyen-Orient. » [12] .

Cette étude n’ayant pas pour vocation de faire un amalgame entre les civilisations du Moyen-Orient, il est important de rappeler toute la complexité de chaque peuple de cette région.
En effet, au sein d’une même région, les populations ne se ressemblent pas, principalement dans cette zone du monde, berceau des religions monothéistes de surcroît. Lorsque l’on sait que 84% de la population mondiale est croyante dont 82% au Moyen-Orient [13], il est primordial de prendre en compte ce facteur dès lors que l’on prévoit des missions dans cette région du monde.
De plus, l’intervention d’une armée occidentale, dans une zone de conflit au Moyen-Orient a un certain nombre de conséquences sur le terrain. En effet, il ne faut pas oublier que « L’Orient n’est pas seulement le voisin de l’Europe ; c’est aussi le lieu des colonies européennes les plus anciennes, les plus vastes et les plus riches. » [14].
Pénélope Larzillière, sociologue, spécialiste du Moyen-Orient, parle d’un « amalgame que font les populations arabes entre ONG occidentales et gouvernements occidentaux […] ce qui engendre une délégitimation de ces ONG. » [15].
Plusieurs facteurs sont concernés. Lorsqu’il s’agit du Moyen-Orient, les ONG peuvent rencontrer deux types de contextes relativement différents. Dans le premier cas, elles interviennent dans le cadre d’Etats qui « fonctionnent » ; ainsi, elles interviennent dans des secteurs considérés comme délaissés par l’Etat concerné, car ce dit Etat n’a plus les moyens de s’en préoccuper. Ces secteurs sont, de manière générale, socio-culturels. Selon Philippe Droz-Vincent, chercheur confirmé spécialiste du Moyen-Orient, les Etats dont il est question ici sont généralement régis par des gouvernements autoritaires, plus ou moins satisfaits du « matelas d’amortissement social » que représentent les ONG, mais restent tout de même méfiants vis-à-vis de ces ONG étrangères ou locales, car ils craignent de perdre leur contrôle politique. Dans le deuxième cas, on parle de reconstruction. Les ONG sont alors appelées par des Etats étrangers à intervenir sur des missions de « reconstruction » ou « state-building ». Les ONG peuvent être «  amenées à entrer en contact avec des diplomates, des militaires, bref, à créer un certain nombre de proximités nouvelles […] qui peuvent provoquer ces phénomènes de délégitimation. » [16].

Ce que Philippe Droz-Vincent tente d’exprimer est la dualité quasi constante que peuvent ressentir les ONG occidentales. Ce qui consiste à trouver un équilibre entre l’envie d’intervenir à tout prix pour aider les populations dans le besoin et porter sur son dos l’emblème que peut représenter l’Occident.
Chaque organisation a sa spécificité, sa réputation. Il est vrai qu’une ONG occidentale part du constat qu’il va être difficile pour elle de s’intégrer facilement dans une région comme le Moyen-Orient. Mais l’intégration n’est pas impossible. Prenons le cas du CICR qui est assez unique. D’une part, car il s’agit d’une organisation privée, entièrement neutre, indépendante et impartiale, ce sont là ses principales valeurs. D’autre part, le CICR a une position privilégiée car c’est une organisation qui regroupe le CICR mais également les sociétés nationales de Croix-Rouge et de Croissant-Rouge.

Au Moyen-Orient, une multitude d’ONG existent. Comment faire la différence entre des ONG à connotations religieuses (comme World Vision International ) [17], des ONG dites anglo-saxonnes ou scandinaves, c’est-à-dire qui s’affichent comme des acteurs de la politique nationale de leur pays, et des ONG françaises ou européennes quasi indépendantes de leur Etat à 100%, sans compter les ONG et/ou institutions très ciblées : pour les enfants (Save the Children, UNICEF), pour les femmes, pour le développement etc. ?
Pierre Micheletti, médecin, spécialiste des questions humanitaires internationales, vice-président d’ACF, se pose d’ailleurs cette question : « Comment ne pas comprendre que nos interlocuteurs sur le terrain […] mettent tout ce monde là - les différentes ONG - dans un pot commun en disant qu’elles sont toutes le bras armé des gouvernements en question et de leurs troupes militaires ? » [18] .
Ce genre de réflexion a mené certaines ONG comme Médecins Du Monde à engager une démarche de « désoccidentalisation de l’humanitaire. ».
Ce projet de « désoccidentalisation » n’est d’ailleurs pas réservé au Moyen-Orient, mais a bel et bien une vocation à s’étendre aux pays émergents comme l’Inde ou encore la Chine par exemple. Ce terme inventé par Pierre Micheletti signifie réellement de sortir du monopole occidental, non pas parce qu’il est mauvais mais parce qu’il ne convient pas à toutes les sociétés, et en cela, paralyse ses actions. Selon lui, l’idée serait de créer des entités autonomes, à l’instar de la Croix-Rouge avec le Croissant Rouge ou l’Etoile de David Rouge. En effet, selon Pierre Micheletti, « on se prive de ressources financières importantes […] on se prive aussi de modèles opératoires originaux. […] Les modus operandi pourraient s’enrichir en se métissant. » [19].
Une des raisons pour lesquelles les ONG tardent à se « désoccidentaliser » est le fait de ne pas vouloir descendre de leur piédestal. Lorsque l’on regarde ce que deviennent les grandes ONG occidentales aujourd’hui, nous nous apercevons qu’elles s’apparentent plus à des entreprises qui veulent préserver leurs emplois face aux différentes crises financières.
Au-delà de l’idée de « désoccidentalisation », certains se posent même la question de savoir si les ONG occidentales n’auraient pas une responsabilité vis-à-vis de la réputation qui leur est imputée ?
Il est vrai que si l’on se réfère à la réflexion d’Edward Saïd, théoricien palestino-américain, « Le monde musulman est construit par les Occidentaux pour servir leurs propres fins. » [20] .
La perception des sociétés occidentales au Moyen-Orient est certainement bafouée ou entachée par l’Histoire, mais le changement commence sans doute par une meilleure formation du personnel humanitaire. A ce titre, Youssouf Courbage, démographe, spécialiste du Proche Orient, déclare : « Pour les humanitaires, une connaissance plus approfondie des sociétés civiles du Moyen-Orient et de leur évolution s’avèrera au moins aussi importante que la compréhension des conflits pour intervenir efficacement dans ces sociétés. » [21].

Néanmoins, cette méfiance vis-à-vis de l’Occident de la part des citoyens du Moyen-Orient est plus ambigüe qu’il n’y paraît. En effet, s’il existe une crainte, voire même parfois une hostilité légitime qui s’est installée au Moyen-Orient au regard de l’Occident, on observe également un « processus d’occidentalisation profonde des sociétés. Il y a en même temps un rejet et une envie d’Europe. » [22] .
Certes, il est difficile de mener à bien une mission humanitaire dans une région du monde différente de la sienne, c’est pourquoi les ONG occidentales peinent parfois à s’implanter au Moyen-Orient. Peut-on alors parler d’un problème lié au « choc des civilisations » ?
Olivier Roy, politologue français, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’islam, écrivait dans Le Croissant et le Chaos « Le Moyen-Orient n’est pas le théâtre simpliste du choc des civilisations. » [23] .
Cette réflexion nous conduit donc à nous interroger sur la notion de choc des civilisations ainsi que sur l’importance des ONG confessionnelles et locales au Moyen-Orient.

Article suivant : No women No Peace (3).


[1« La controverse des sexes », Geneviève Fraisse, citée par Chahla chafiq, Islam politique, Sexe et genre, à la lumière de l’expérience iranienne, PUF, 2011, p251-261

[2« Les arabes, les femmes, la liberté », Sophie Bessis, 2007, p.18

[3« Islam politique, sexe et genre, à la lumière de l’expérience iranienne », Chahla Chafiq, 2011, p.171

[4Idem, (Préface de Jacqueline Costa-Lascaux) « Islam politique, sexe et genre, à la lumière de l’expérience iranienne », Chahla Chafiq, 2011, p.171

[5Idem, (Préface de Jacqueline Costa-Lascaux) « Islam politique, sexe et genre, à la lumière de l’expérience iranienne », Chahla Chafiq, 2011, p.171

[6« Islam politique, sexe et genre, à la lumière de l’expérience iranienne », Chahla Chafiq, 2011, p.171

[7« Une histoire de l’humanitaire », Philippe Ryfman, Paris, La Découverte (2e édition), 2016, p.7

[8« Une histoire de l’humanitaire », Philippe Ryfman, Paris, La Découverte (2e édition), 2016, p.7

[9Article « Orientalisme, occidentalisme et contrôle des femmes », Laura Nader, Revue Nouvelles Questions Féministes, 2006, p.6

[10Organisation de Coopération et de Développement Economique, fondée en 1948, comporte aujourd’hui 35 pays membres dont 90% de pays occidentaux

[11Article « Le monopole occidental des ONG ne répond plus aux équilibres du monde », Le Monde, 24 mai 2016, propos recueillis par Cécile Hennion et Christophe Ayad

[12Pierre Micheletti dans la Table Ronde « Quelle action humanitaire possible au Moyen-Orient ? » - Revue Humanitaire, hiver 2008, p2

[13Enquête de Worldwide Independent Network of Market Research (WIN) « Losing our religion ? two third of people still claim to be religious », 13 avril 2015

[14Article « Orientalisme, occidentalisme et contrôle des femmes », Laura Nader, Nouvelles questions féministes, 2006

[15Table Ronde « Quelle action humanitaire possible au Moyen-Orient ? » - Humanitaire, hiver 2008, p3

[16Table Ronde « Quelle action humanitaire possible au Moyen-Orient ? » - Humanitaire, hiver 2008, p3

[17World Vision International est une ONG humanitaire internationale chrétienne évangélique fondée en 1950 aux Etats-Unis

[18Table Ronde « Quelle action humanitaire possible au Moyen-Orient ? » - Humanitaire, hiver 2008, p3

[19Article « Le monopole occidental des ONG ne répond plus aux équilibres du monde », Le Monde, 24/05/2016

[20« L’orientalisme : l’orient crée par l’occident », Edward Saïd, 1978

[21Table Ronde « Quelle action humanitaire possible au Moyen-Orient ? » - Humanitaire, hiver 2008, p11

[22Idem, propos tenus par Driss El Yazami, secrétaire général de la FIDH, p3

[23« Le Croissant et le Chaos », Olivier Roy, Hachette littératures, 2007, 188p

Certains nous signalent que les notes de bas de page ne s’affichent plus normalement à partir de la 10e note. Nous sommes au courant de ce bug et avons pris contact avec le développeur de ce plugin, qui n’avait pas jusqu’à présent rencontré ce souci. Patience... patience donc ! Vous pouvez quand même voir une partie de cette note de bas de page en passant le curseur de la souris sur le numéro affiché ( à partir du numéro 10, les précédents s’affichant normalement en cliquant sur le numéro de bas de page.)


Par laurent, Penelope, publié le mardi 8 novembre 2016
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