Rubrique Geopolitique

(1) Le Yémen oublié …

L’année 2011 a été une année cruciale et déterminante en ce qui concerne les enjeux géopolitiques au Moyen-Orient.
Année qui aura été marquée par l’arrivée du « Printemps arabe », impactant tout d’abord la Tunisie pour ensuite se poursuivre par un effet de contagion sur l’Egypte, la Libye, la Syrie, et aussi, de manière plus discrète mais tout aussi violente, le Yémen.

Le Yémen, entouré au nord par l’Arabie Saoudite, à l’est par Oman et par le détroit de Bab-el-Mandeb à l’ouest, est l’un des pays les plus pauvres du monde arabe. Historiquement divisé, à parts plus ou moins égales entre les communautés chiites au nord et sunnites au sud, ce pays n’a été officiellement réunifié qu’en 1990.

Malgré cette réunification, le Yémen souffre toujours autant de ses disparités nord/sud.
L’ancien président Ali Abdallah Saleh, à la tête du pays réuni pendant 21 ans (après avoir été président de la République arabe du Yémen -nord- pendant 11 ans), démissionna en 2011 sous la pression d’une partie du peuple et du Conseil de Coopération du Golfe [1] pour être remplacé par Abed Rabbo Mansoor Hadi.
En 2014, arrivent à leur tour sur la scène des affrontements, les rebelles Houthis avec une offensive appelée « mouvement des déshérités ». Ce mouvement insoumis aussi appelé « Ansar Allah » [2] est né dans les montagnes du nord autour de Hussein Badreddine Al-Houthi, un ancien parlementaire entré en dissidence et tué par les forces armées du Yémen en septembre 2004.
Après plusieurs tentatives de blocage de la part du gouvernement yéménite, aidé par l’Arabie Saoudite, la rébellion zaydite [3], épaulée par l’Iran selon les autorités de Ryad, revient en force en 2014 en prenant le contrôle de la ville d’Amran, puis la capitale Sanaa. En Mars 2015, ils prennent le pouvoir d’Aden, deuxième ville du Pays, ce qui poussa le Président Hadi à s’exiler en Arabie Saoudite.

A l’heure actuelle, le pays est plongé dans une crise humanitaire sans précédent, avec pour triste bilan environ 10 000 morts, plus de 3 millions de déplacés et 14 millions de personnes qui souffrent d’insécurité alimentaire [4].
Malgré ce bilan ahurissant, la crise ne semble susciter que peu d’attention internationale, ce qui lui vaudrait la qualification de « crise oubliée ». Cependant, cette apparente indifférence ne semble pas être le fruit du hasard…

Cette étude va alors tenter de répondre à la question : pourquoi la guerre au Yémen est-elle si peu évoquée par les médias du monde occidental ?

Pour ce faire, nous verrons dans un premier temps ce que la complexité de cette crise peut engendrer en abordant les enjeux régionaux d’une part entre le Yémen et l’Arabie Saoudite mais aussi entre le royaume saoudien et l’Iran. Dans un second temps, nous nous intéresserons au silence des puissances occidentales en étudiant l’importance de la situation géographique du Yémen, mais aussi les liens géopolitiques qu’entretiennent les puissances occidentales avec les « Deux Grands » régionaux.

I. La complexité d’une crise stratégique régionale

La prise de pouvoir de l’Arabie-Saoudite sur le Yémen



Depuis des décennies, le Yémen inquiète le Royaume Saoudien de par son histoire, son développement économique, sa civilisation, qui, comparée à l’Arabie Saoudite, est riche. En effet, l’Arabie Saoudite est un pays relativement jeune (créée en 1932), à l’origine un simple désert, qui, grâce au pétrole s’est retrouvé propulsé sous les feux des projecteurs.
De plus, le Yémen, comparé au Royaume des Saoud, est quasiment autant peuplé pour un pays quatre fois plus petit. Cela représente un énième danger pour l’Arabie Saoudite, le danger démographique.
L’Arabie Saoudite considère le Yémen comme son arrière cour et a toujours été assez active sur la scène politique yéménite afin de garder un certain levier d’action, le but étant que le Yémen reste calme et ne puisse pas représenter de danger. Afin de garder la main sur ce pays appauvri, ils avaient contribué au placement du Président Hadi.
Cependant, depuis maintenant plus de deux années, le mouvement rebelle Houthi chiite est arrivé sur la scène politique yéménite avec beaucoup de force. Leur but étant de créer un Etat fédéral qui doit compter six provinces ainsi que de rétablir l’imamat Zaïdite, alors abolit en 1962 pour laisser place à une République [5].

De plus, un élément important est à prendre en compte dans ce conflit, à savoir, l’arrivée du nouveau Roi d’Arabie Saoudite en Janvier 2015, le Roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud.
En effet, l’arrivée des nouveaux « hommes forts du royaume » a bien changé la donne depuis la fin du règne d’Abdallah accusé de « mollesse ». Outre le nouveau roi, nous retrouvons son fils Mohamed Ben Salman, réputé comme fou, au poste de la défense ainsi que son neveu Mohamed Ben Nayef affecté à l’Intérieur. Ces nouvelles personnalités peuvent être comparées à un trio infernal puisque leur violence n’est plus à démontrer et leur but officieux serait d’entraver l’influence iranienne au Proche-Orient [6].

Suite à la montée en puissance de la prise de pouvoir Houthiste, l’Arabie Saoudite, à la suite de la fuite du président Hadi sur les terres Saoudiennes, décide de lancer une coalition dite « arabe » (soutenue par une dizaine de pays arabes sunnites).

L’objectif de cette opération aussi connue sous le nom de « Opération tempête décisive » était de rétablir le pouvoir du président Hadi. Il s’agissait de repousser les miliciens houthistes hors des villes.

Cette opération avait reçu carte blanche au Conseil de Sécurité des Nations Unies puisque la résolution 2216 [7] a été votée. Il était alors convenu de manière officieuse que le Royaume Uni, la France et les Etats Unis fournissent la coalition en armes ainsi qu’une aide en terme de renseignements militaires [8].

Cette opération infructueuse n’aura duré que 26 jours et aura contribué au chaos yéménite. Elle sera cependant reportée et rebaptisée « Restaurer l’espoir » un mois plus tard.

25 mars 2015 : La riposte saoudienne. (Source : Le Monde, les décodeurs : « Comprendre les origines de la guerre au Yémen », 17/04/2015)

Source : Le Monde, les décodeurs : « Comprendre les origines de la guerre au Yémen », 17/04/2015


L’importance de la position géographique et du voisinage


Le Yémen est un pays stratégique pour l’Arabie Saoudite en partie à cause de sa position géographique. En effet, le Yémen borde l’une des routes énergétiques les plus importantes au monde via le détroit de Bab el-Mandeb. Ce détroit sépare Djibouti et le Yémen, la péninsule arabique et l’Afrique et relie la mer Rouge au golfe d’Aden, dans l’océan Indien.
Ce détroit suscite un intérêt international majeur puisqu’il dessert en pétrole l’Europe, les Etats-Unis mais aussi le marché asiatique, « Il est ainsi stratégique pour les pays importateurs, exportateurs et riverains que ce passage maritime reste libre d’accès. » [9]

De plus, la France et les USA ont déployé des bases militaires à Djibouti et le Royaume Uni en a fait de même du coté yéménite.
Cependant, l’annonce du lancement de la coalition « Tempête décisive » a eu un impact certain sur les marchés financiers avec notamment une progression de plus de 4,5% des prix du pétrole sur les marchés futurs. [10]
Ce détroit peut sembler être un détail dans le conflit qui oppose les Houthis au régime saoudien, cependant c’est un facteur à prendre en compte, le pétrole étant le gagne pain principal des pays du golf.

Outre L’Arabie Saoudite et ses alliés occidentaux, d’autres pays régionaux sont concernés par ce conflit. En effet, parmi les membres de la coalition « Tempête décisive », d’autres acteurs ont aussi certains avantages à retirer de cette situation.
Premièrement le Maroc verrait sa participation comme un moyen de s’attirer la sympathie du géant saoudien quant à sa situation avec le Sahara occidental.
L’Egypte entretient elle aussi des relations certes tendues mais toutefois commerciales avec l’Arabie Saoudite depuis la chute de président Mohammed Morsi en 2013. En effet, l’Egypte nourrit des liens étroits avec Ryad depuis la signature de nombreux accords économiques entre les deux pays entre 2015 et 2016. [11]
Autre pays à évoquer, sans rapport avec la coalition mais qui pourrait bien un jour entreprendre un rôle décisif dans ce conflit, la Russie. En effet, la Russie s’était abstenue lorsque le Conseil de Sécurité a voté un embargo sur les armes destinées aux houthistes. L’ex géant de la Guerre Froide entretient des liens sérieux avec Téhéran [12] (Alliés en Syrie, accords énergétiques communs, rapprochement économique et militaire). Même si à l’heure actuelle Moscou reste très discret au regard de la crise Yéménite, il pourrait bien devenir un acteur crucial.

Au delà des aspects géographiques et géopolitiques que constitue ce conflit, un autre aspect plus déterminant que jamais est à prendre en compte, la tournure religieuse du conflit.
En effet, Farea Al-Muslimi, spécialiste du Yémen au centre Carnegie pour le Moyen-Orient déclarait dans un article du Monde : « Le conflit était d’abord régional, politique, voire géographique, mais ce n’est que lorsque les houthistes ont pris la capitale que l’affrontement a pris une dimension religieuse ». [13]
Le royaume saoudien étant de confession Sunnite et le mouvement Houthiste étant chiite, - dénominateur commun à bons nombres de conflits dans cette région du globe [14] - la place qu’occupe l’Iran dans ce conflit représente le point essentiel pour mieux comprendre la complexité de cette crise Yéménite.

La guerre par procuration entre les deux géants régionaux


Les tensions entre les deux géants du Moyen-Orient, à savoir, l’Arabie Saoudite et l’Iran, ne datent pas d’hier. Il y a trente huit ans, l’Iran vivait sa révolution qui a donné naissance à la République islamique d’Iran, théocratie chiite.
Déjà dans les année 1980’ les tensions apparaissent lorsque Ryad décide de se ranger du côté de Saddam Hussein alors que l’Irak est en guerre avec l’Iran.
Mais ce qui nous intéresse dans cette étude ce sont les tensions actuelles que vivent les deux pays et qui les poussent à exercer un genre de guerre par procuration sur des territoires tampons.
Outre les discordes religieuses qui restent le critère capital, la situation actuelle a été exacerbée le 2 janvier 2016 par l’exécution du chef chiite et militant politique Nimr Baqer Al-Nimr. L’Iran se considérant comme le protecteur du monde chiite, cette exécution a littéralement été vécue comme l’ultime provocation. Au lendemain de cet évènement, les liens diplomatiques entre les deux géants sont officiellement rompus, suite à l’incendie et le sac partiel de l’ambassade saoudienne à Téhéran et une manifestation violente devant son consulat et dans la ville de Machha.

Tout semble opposer ces deux puissances aujourd’hui. Les crises identitaires religieuses, les rivalités économiques puisque ces deux pays sont des puissances pétrolières membres de l’OPEP et tentent tous les deux de diversifier leur économie, les liens avec les Etats-Unis qui se transforment depuis la signature de l’accord sur le nucléaire en juillet 2015.
Le vrai problème actuel est en réalité la vulnérabilité évidente du Royaume Saoudien dû à leur implication dans le conflit syrien et yéménite, la montée de l’Etat Islamique et le réchauffement des relations entre Téhéran et Washington. Ryad est en train de perdre sa place de maître du Moyen-Orient. Ces deux puissances ne se sont jamais fait la guerre directement mais toujours par procuration. En effet, toutes ces rivalités poussent ces deux Etats depuis des décennies à se livrer à une guerre d’image dans le but concourir pour la stature de plus grande puissance régionale.
Les rebelles Houthis étant épaulés par la puissance chiite et le gouvernement bancal yéménite étant soutenu par le royaume sunnite, le Yémen se retrouve aujourd’hui bousculé au centre d’une guerre par procuration sur fond de tensions anciennes et religieuses.

Tous ces éléments réunis constituent une facette de la réponse à la question des oublis médiatiques. En effet, la complexité de ce conflit refroidit les politiques à s’engager et prendre parti dans une affaire qui ne les concernerait pas directement. Le Yémen est victime d’une réputation de « mouton noir ». En effet, c’est un pays très pauvre, sans trop de ressources pétrolières, ce qui, dans sa région, est considéré comme un sacré fardeau…

Deuxième partie : Le silence des puissances occidentales


[1Le CCG est une organisation régionale regroupant six pétromonarchies arabes et musulmanes du golfe arabique : l’Arabie Saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar.

[2Ansar Allah (« Les partisans de Dieu » en arabe) est la branche politique des Houthis et est dirigée par Saleh Ali al-Sammad.

[3Le Zaydisme est une branche du chiisme. Le Yémen était autrefois dominée par une dynastie Zaïdiste de l’Empire Ottoman jusqu’en 1962

[4Chiffres de l’UNOCHA (United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs).

[5Article de France 24, « Qui sont les Houthis, ces rebelles qui bouleversent la donne au Yémen ? » le 21/01/2015.

[6Article du Monde par Louis Imbert, Benjamin Barthe et Ghaza Golshiri, « L’escalade qui a conduit à la rupture diplomatique entre l’Arabie saoudite et l’Iran », le 04/01/2016.

[7La Résolution 2216 a eu lieu le 14 avril 2015 et exige que les miliciens houthistes mettent fin à la violence au Yémen et libèrent les zones qu’ils occupent.

[8Article du Monde Diplomatique, par Laurent Bonnefoy, « Au Yémen, une année de guerre pour rien », Mars 2016.

[9Article de l’IRIS, par Luca Baccarini et Sébastien Bianciotto, « Crise au Yémen : Les enjeux du détroit de Bab el-Mandeb », le 31 mars 2015.

[10Idem

[11Article du Monde, en partenariat avec l’AFP, « En visite en Egypte, le roi d’Arabie saoudite annonce un pont pour relier les deux pays », le 08/04/2016.

[12Article de Géopolis-Franceinfo, par Pierre Magnan, « Iran-Russie : des relations au beau fixe ? », le 05/12/2016.

[13Article du Monde par Anne-Aël Durand, « le Yémen, première victime des tensions entre Iran et Arabie saoudite », le 05/01/2016.

[14Annexe 1 : carte des rivalités régionales. Courrier International n°1315 – Janvier 2016.

Certains nous signalent que les notes de bas de page ne s’affichent plus normalement à partir de la 10e note. Nous sommes au courant de ce bug et avons pris contact avec le développeur de ce plugin, qui n’avait pas jusqu’à présent rencontré ce souci. Patience... patience donc ! Vous pouvez quand même voir une partie de cette note de bas de page en passant le curseur de la souris sur le numéro affiché ( à partir du numéro 10, les précédents s’affichant normalement en cliquant sur le numéro de bas de page.)


Par laurent, Penelope, publié le mardi 14 mars 2017
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