Rubrique Geopolitique

(2) Le Yémen oublié …

Suite de la première partie de cette note géopolitique sur le Yemen

Le silence des puissances occidentales

Le manque d’implication et les impacts géographiques


Contrairement à la crise syrienne, les puissances occidentales ne sont pas présentes militairement ni impliquées directement dans le conflit yéménite. Leurs intérêts économiques, commerciaux et diplomatiques y sont bien moins importants. Hormis l’importance du détroit de Bab el-Mandeb, peu d’engagements retiennent les puissances occidentales dans ce conflit, c’est pourquoi ils le suivent plutôt « de loin ».

De plus, un des critères pour lesquels la guerre en Syrie observe une place médiatique très importante en occident est sa conséquence en terme de migration. En effet, la crise migratoire que vit l’Europe en ce moment est en partie due à la guerre syrienne, or le Yémen ne provocant quasiment pas de migration vers l’Europe, les médias et politiques y voient beaucoup moins d’impact.
La position enclavée du Yémen au bout de la péninsule arabique rend toute échappatoire difficile pour la population, et la plupart des personnes déplacées le sont à l’intérieur même du pays. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations [1], les yéménites ont tendance à fuir vers l’Arabie Saoudite ou ses voisins africains.

Cette guerre au Yémen peut être qualifiée de « sans image », et une guerre sans image n’existe pas. [2]
On y ajoute à cela une fatigue généralisée des publics sur les thématiques de la guerre. La place que prend la Syrie sur la scène internationale aujourd’hui ne laisse que très peu d’espace pour la crise au Yémen.

Les menottes économiques saoudiennes


Parmi les raisons du silence médiatique que subit le Yémen, nous ne pouvons ignorer les liens diplomatiques étroits qu’entretiennent plusieurs pays occidentaux avec l’Arabie Saoudite.
Les Etats-Unis, liés depuis le Pacte du Quincy [3], ont soutenu la coalition arabe en avril 2016 en fournissant armements et renseignements malgré une prise de distance observée entre les deux alliés depuis le réchauffement des relations entre Washington et Téhéran.
De la même manière, avec le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne et l’Espagne, la France compte parmi les cinq principaux fournisseurs d’armes de l’Arabie saoudite. Selon la célèbre ONG Amnesty International, la France a autorisé l’exportation de près de 16 milliards d’euros d’armements à l’Arabie Saoudite en 2015 [4].
L’Arabie Saoudite est un client extrêmement important en terme d’armement pour les USA et les pays Européens, grands producteurs d’armes. Ces liens commerciaux forcent les pays à fermer les yeux sur les atrocités commises sur le sol yéménite.

Amnesty International a assuré en 2016 avoir retrouvé dans les débris des fragments de bombes fabriqués aux Etats-Unis mais aussi au Royaume Unis.

De plus, de nombreuses attaques envers des hôpitaux humanitaires ont été commises par les forces saoudiennes. On pense en particulier à l’attaque contre un hôpital de l’ONG française Médecins Sans Frontières le 15 août 2016 qui a eu pour bilan 11 morts et 19 blessés [5].
L’ironie de la situation est la participation de ces pays concernés au Traité sur le Commerce des Armes (TCA) adopté à l’assemblée Générale des Nations Unies et entré en vigueur il y a à peine plus de deux ans. Le TCA définit des interdictions portant sur les transferts d’armes lorsque l’on sait qu’elles seront utilisées pour commettre des crimes de guerre – dans le cadre d’attaques directes ou menées sans discrimination contre des civils notamment. Beaucoup d’ONG alors mobilisées pour dénoncer l’utilisation d’armes du Royaume Unis ou encore des Etats Unis par la coalition arabe.
La France a été accusée de privilégier ses contrats d’armements plutôt que le sort des populations civiles du Yémen.
Malgré les accusations des ONG, les Etats concernés n’osent pas se retirer. En effet, à titre d’exemple, le 23 août dernier, les britanniques déclaraient se montrer prêts à accepter les critiques quant à leur conduite ; ce à quoi Amnesty a déclaré : « Cet appel est d’une hypocrisie consternante : il intervient après trois semaines d’horreurs vécues par les civils yéménites, une nouvelle fois victimes d’attaques menées sans discrimination par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite qui regorge d’armes fabriquées au Royaume-Uni – munitions et avions militaires notamment. » [6]
Malgré ces preuves accablantes, les pays européens concernés ne réagissent pas et ferment les yeux sur les meurtres qui les incombent.

L’impact terroriste


Un dernier aspect est à prendre en compte dans la compréhension du silence des médias occidentaux.
En effet, depuis 2015 l’Europe est victime d’attaques terroristes, en particulier la France, la Belgique et l’Allemagne.
Aujourd’hui, nous pouvons observer que cette crise à entre autre pour conséquence que le Yémen d’être devenu une terre fertile aux groupes terroristes.
Le quotidien britannique The Indépendant [7] déclarait en mars dernier que la guerre au Yémen était en train de se muer en bourbier, à l’instar du conflit. Il fait référence ici entre autres à l’empreinte qu’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) (née en 2009 de la fusion de composantes saoudienne et yéménite d’Al-Qaïda) n’était plus étrangère au conflit.
En effet, la révolution yéménite de 2011 aurait permis à AQPA de profiter du chaos politique pour débuter une rapide conquête territoriale. Cependant, AQPA n’est pas le seul acteur terroriste à faire son apparition dans ce pays dévasté, on y trouve également l’Organisation de l’Etat Islamique.
Nous pouvons également rappeler à titre anecdotique que l’un des frères Kouachi (responsable de l’attaque envers le journal français Charlie hebdo, revendiqué par l’AQPA en janvier 2015) était parti s’entrainer au djihad non pas en Syrie mais au Yémen.

Malgré ces informations pourtant sensibles au yeux des pays européens les plus touchés par le terrorisme ces deux dernières années, les médias occidentaux continuent d’occulter le conflit Yéménite. Cela démontre alors à quel point les enjeux géopolitiques avec le royaume saoudien sont importants et décisif dans le choix d’implication.
Cela démontre également que si un pays n’a pas de liens économiques et politiques particuliers avec un autre pays en situation précaire, alors il ne soulèvera pas sa voix lors de rassemblements internationaux comme le Conseil de sécurité pour défendre un pays martyr.

Conclusion


La guerre au Yémen représente aujourd’hui une des crises les plus meurtrières du monde et est certainement une des plus oubliées.

Malgré des tentatives timides des Nations Unies au travers de résolutions, quatre Cessez-le-feu et deux tentatives de pourparlers, cette guerre semble sans issue.
Le droit international et le droit humanitaire y sont bafoués, les morts et attaques contre des ONG se multiplient. En effet, parmi les belligérants, ni les saoudiens, ni les partisantes du président Hadi, ni les rebelles houthistes ne semblent prendre au sérieux les menaces, certes timides, de la communauté internationale. Les représentants des partis yéménites semblent se laisser dépasser par les dynamiques locales.

Pourtant, une prise de position plus ferme semblerait nécessaire si l’Europe ne veut pas avoir à faire face à une répétition dramatique de la crise syrienne. Surtout si l’on considère que la montée de l’islamisme radical puisse constituer une bombe à retardement qu’il faudra un jour ou l’autre affronter.

Les perspectives futures concernant la condition du Yémen restent aujourd’hui assez négatives.
Plusieurs questions restent cependant ouvertes quant au sort des yéménites, à savoir, comment faire pour que les gouvernements occidentaux se penchent plus sérieusement sur le sujet malgré leurs liens étroits avec l’Arabie Saoudite ? Ou encore, cette impasse humanitaire et diplomatique va t-elle persister et se retrouver en partie coupable d’un potentiel génocide ?

ANNEXES

Annexe 1 : carte des rivalités régionales. Courrier International n°1315 – Janvier 2016
carte des rivalités régionales. Courrier International n°1315 – Janvier 2016

Annexe 2 : « Remember Yemen » - Article de l’IRIN « Why does no one care about Yemen ? », par Annie Selmrod
Remember Yemen » - Article de l'IRIN « Why does no one care about Yemen ? », par Annie Selmrod

Bibliographie

Revues, rapports et articles 




- UNOCHA ((United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs), Fiche pays Yémén, consulté le 11/01/17, disponible sur : http://www.unocha.org/yemen

- Résolution 2216 (2015), Conseil de Sécurité des Nations Unies, Ref : S/RES/2216 (2015), 14 avril 2015
- OIM (Organisation Mondiale pour les Migrations), Fiche pays Yémen, consulté le 18/01/2017 sur : https://www.iom.int/fr/countries/yemen

Sources numériques



- France 24, « Qui sont les Houthis, ces rebelles qui bouleversent la donne au Yémen ? » le 21/01/2015. Consulté le 15/01/2017 sur : http://www.france24.com/fr/20150121-yemen-houthis-chiite-yemen-rabo-saleh-sanaa-ansarullah

- Louis Imbert, Benjamin Barthe et Ghaza Golshiri, « L’escalade qui a conduit à la rupture diplomatique entre l’Arabie saoudite et l’Iran », Le Monde, avril 2016, consulté le 15/01/2017, disponible sur : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/04/l-arabie-saoudite-rompt-ses-liens-diplomatiques-avec-l-iran_4841120_3218.html

- Laurent Bonnefoy, « Au Yémen, une année de guerre pour rien », Le Monde Diplomatique, Mars 2016, consulté le 14/01/2017, disponible sur : http://www.monde-diplomatique.fr/2016/03/BONNEFOY/54923

- Luca Baccarini et Sébastien Bianciotto, « Crise au Yémen : Les enjeux du détroit de Bab el-Mandeb », IRIS, le 31 mars 2015, consulté le 15/01/2017, disponible sur http://www.iris-france.org/57023-crise-au-yemen-les-enjeux-du-detroit-de-bab-el-mandeb/

- Article du Monde, en partenariat avec l’AFP, « En visite en Egypte, le roi d’Arabie saoudite annonce un pont pour relier les deux pays », le 08/04/2016, consulté le 14/01/2017, disponible sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/04/08/en-visite-en-egypte-le-roi-d-arabie-saoudite-annonce-un-pont-pour-relier-les-deux-pays_4898992_3218.html

- Pierre Magnan, « Iran-Russie : des relations au beau fixe ? », Géopolis-Franceinfo, le 05/12/2016, consulté le 13/01/2017, disponible sur : http://geopolis.francetvinfo.fr/iran-russie-des-relations-au-beau-fixe-127357

- Anne-Aël Durand, « le Yémen, première victime des tensions entre Iran et Arabie saoudite », Le Monde, le 05/01/2016, consulté le 05/01/2017, disponible sur http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/04/le-yemen-premiere-victime-des-tensions-entre-iran-et-arabie-saoudite_4841487_3218.html

- Annie Selmrod, « Why does no one care about Yemen ? », IRIN, le 11/02/2016, consulté le 10/01/2017, disponible sur : http://www.irinnews.org/analysis/2016/02/11/why-does-no-one-care-about-yemen

- Amnesty International, « Yémen : L’hypocrisie meurtrière des exportateurs d’armes », le 31/08/2016, consulté le 15/01/2017, disponible sur : https://www.amnesty.fr/controle-des-armes/actualites/yemen-hypocrisie-meurtriere-des-exportateurs-darmes

- Bill Law, « Yemen war rapidly becoming as messy and complicated as the conflict in Syria », The independant, le 17/03/2016, consulté le 12/01/2017 sur : http://www.independent.co.uk/voices/yemen-war-rapidly-becoming-as-messy-and-complicated-as-the-conflict-in-syria-a6937026.html

- Open Diplomacy, « La guerre au Yémen : Une crise oubliée », le 15/11/2016, consulté le 11/01/2017, disponible sur : http://www.open-diplomacy.eu/blog/la-guerre-au-yemen-une-crise-oubliee

- Dossier « Crise au Yémen » sur le site internet de Médecins Sans Frontières, consulté le 10/01/17, disponible sur : http://www.msf.fr/actualite/dossiers/crise-au-yemen


[1Fiche pays du Yémen sur le site de l’Organisation Internationale pour les migrations.

[2Annexe 2 « Remember Yemen » - Article de l’IRIN, par Annie Selmrod, « Why does no one care about Yemen ? », le 11/02/2016.

[3Pacte de Quincy, accord entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite scellé le 14 février 1945 et renouvelé en 2005. Il stipule que les Etats-Unis continue d’être approvisionné en pétrole en offrant en contre partie une protection à la monarchie saoudienne.

[4Article de Amnesty International, « Yémen : L’hypocrisie meurtrière des exportateurs d’armes », le 31/08/2016.

[5Dossier « Crise au Yémen » sur le site internet de Médecins Sans Frontières.

[6Idem

[7Article de The Independant, par Bill Law, « Yemen war rapidly becoming as messy and complicated as the conflict in Syria », le 17/03/2016.


Par laurent, Penelope, publié le jeudi 16 mars 2017
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