Rubrique Geopolitique

No women No Peace (6)

<b>Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient</b> - <i>Le cas de la Syrie et ses voisins</i>
Tout au long de la semaine, nous publions un mémoire intitulé Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient - Le cas de la Syrie et ses voisins -. Son auteur Pénélope G. nous a autorisé à le publier ici même, car il nous semblait intéressant de comprendre la place de la femme "intervenante" lors d’opérations humanitaires, surtout quand cela fait suite, comme la plupart du temps, à des conflits armés avec toute la souffrance et stress que cela engendre.

Précédents articles :
- No women No Peace (1)
- No women No Peace (2)
- No women No Peace (3)
- No women No Peace (4)
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Les critères de recrutement des missions humanitaires.


Un recrutement de personnel humanitaire est très spécifique. Tout le monde ne peut pas prétendre être en mesure d’aller sur le terrain pour sauver des vies. De plus, une multitude de métiers sont recherchés, être « humanitaire » n’est pas un métier en soi. La personne recrutée exerce un métier qu’elle va mettre au profit d’une action humanitaire.
Le modèle de recrutement du CICR sert de guide pour la majorité des grandes ONG internationales. Concernant les « premiers critères de recrutement », au-delà de l’assurance d’adhérer aux valeurs de l’ONG choisie, une expérience professionnelle de trois ans est recommandée, ainsi qu’une maitrise de deux langues minimum, d’une expérience de terrain et bien entendu d’une formation « premiers secours, PSC1 » [1] .
Ensuite, une « spécialité » est recommandée. Ces spécialités concernent aussi bien le corps médical (infirmiers, chirurgiens, psychologues etc.) que les domaines techniques (ingénieurs, spécialistes agronomes, construction, etc.), la logistique ou encore l’administration. Les futurs employés « humanitaires » seront amenés à occuper des postes à responsabilités et à risques, c’est pourquoi des qualités supplémentaires sont demandées, telles que l’autonomie, la rigueur, le sang-froid.

Certaines professions sont plus recherchées que d’autres. Il s’agit des métiers spécifiques comme les puéricultrices, sages-femmes, voire kinésithérapeutes ou dentistes. Les postulants qui présentent une formation complémentaire en nutrition, en santé publique ou en épidémiologie auront plus de chance d’obtenir un poste.
Avant de partir sur le terrain, le CICR propose un stage d’intégration, appelé « IMPACT ». Il s’agit d’une formation de 8 jours qui présente le Mouvement Croix-Rouge dans son ensemble. La vie en communauté est évaluée, ainsi que la gestion du stress. Pour partir en mission à l’international, une « semaine de préparation au départ » est également à effectuer au siège. Cette semaine permet aux futurs délégués de prendre connaissance des outils et procédures.
De manière plus ciblée, des femmes ont été interviewées pour cette étude. Sur les questions de formation, Caline [2], travaillant pour la Croix-Rouge à Beyrouth, explique que son recrutement s’est effectué en plusieurs fois. Tout d’abord, il faut s’assurer que le candidat vient pour « de bonnes raisons ». En effet, Caline explique que certaines personnes souhaitent travailler pour la Croix-Rouge pour être congratulées, se sentir héros.
Ensuite, elle explique avoir suivi des cours pendant trois mois, trois fois par semaine. Cette formation s’est terminée par un test qui, permet au candidat de travailler en urgence.
Caline met l’accent sur le fait que la première chose qui leur est enseignée est la sécurité de soi, « on commence par soi  » dit-elle. En effet, au Liban, « beaucoup de « martyrs » sont morts car ils sont allés au-delà de leur devoir pour aider ».
Cependant, lorsqu’il s’agit de petites ONG ou associations, le niveau de formation n’est pas le même.
Louise, française de 23 ans, est bénévole dans l’association Offre joie-Farah el Aata’ à Kififan au Liban. Elle explique n’avoir reçu aucune formation : « c’est le cas de la plupart des ONG locales, tu apprends sur le tas et les règles de sécurité sont loin d’être aussi poussées qu’avec les grandes organisations internationales qui ne veulent prendre aucun risque. » [3].

Le recrutement humanitaire ne se fait pas en fonction de l’âge ou du genre du candidat. Tout le monde est logé à la même enseigne. Cependant, selon les jeunes filles bénévoles interviewées, la formation aux risques et à la sécurité diffère énormément selon l’ONG ou l’association dans laquelle la personne travaille. Il est alors important de se renseigner avant de partir sur le terrain, se connaître, identifier ses limites car c’est un métier dans lequel la personne est majoritairement livrée à elle-même en cas de situation d’urgence.

Condition des femmes humanitaires au Moyen-Orient


Au regard du statut des femmes dans le secteur humanitaire, un focus s’impose sur la région du monde étudiée, à savoir le Moyen-Orient. Pouvons-nous observer une différence de traitement à l’égard des femmes lorsqu’il s’agit de partir sur le terrain dans cette zone du globe où les violences sont très présentes ? Est-ce que le fait d’être une femme est un critère contraignant pour partir en mission humanitaire au Moyen-Orient ?
Les grandes institutions internationales et ONG se doivent d’intervenir dans le monde entier, avec des hommes et des femmes, or il est vrai que certaines régions du monde sont considérées comme extrêmement risquées pour le personnel expatrié, en particulier les femmes. Chez Solidarités International par exemple, quelques pays sont considérés comme plus difficiles pour la présence de femmes, et plus particulièrement lorsque le cadre d’intervention suppose que la personne soit la seule expatriée sur une base isolée. [4]
En effet, les organisations en sont conscientes, les terrains d’interventions aux cultures différentes, considérés comme radicalement dangereux, représentent un frein supplémentaire aux femmes missionnaires « car l’autorité de la femme dans les sociétés patriarcales ou fondamentalement religieuses est plus que relative. » [5] .
Ainsi, Nassera Butin, médecin, spécialisée en psychopathologie et membre de l’association Otages du Monde raconte au journal Grotius « les opérations étaient pensées pour des hommes, on ne pense jamais aux produits féminins dans les plans de contingence et encore moins aux produits pour enfants si il y a du personnel en famille. » [6].
Les femmes humanitaires se sont aperçues de ce manque de considération envers leur genre, ne serait-ce qu’en termes d’hygiène. Les femmes ont certains besoins évidents que n’ont pas les hommes. Les femmes interviewées par le journal Grotius pensent que « l’organisation ne prend pas en compte les différences femmes/hommes dans la gestion de l’intimité » et que « les conditions d’hygiènes sont plus difficiles pour une femme que pour un homme. » [7].
On en vient à se poser la question de savoir si beaucoup de femmes partent en mission dans des pays à risques, tout en étant conscientes du manque de considération qu’elles pourraient rencontrer ? A ce titre, le journal IRIN, spécialisé dans les crises humanitaires, a demandé à certaines organisations internationales quel était le pourcentage de femmes parmi les employés de leurs programmes en Afghanistan. L’UNHCR a évalué ce pourcentage juste en dessous des 20 %, le Conseil norvégien pour les réfugiés en comptait 29 % et Médecins Sans Frontières (MSF) 36 %. [8]
Ces chiffres montrent la réticence des organisations à envoyer des femmes sur le terrain dans certains pays.
Qu’en est-il des femmes humanitaires locales, sont-elles plus présentes sur le terrain que les femmes humanitaires venant de l’étranger ? Ces questions se posent mais il est difficile d’obtenir des réponses étant donné le manque de transparence sur ces sujets sensibles. En revanche, le journal IRIN nous apporte un début de réponse, avec l’exemple Afghan. En effet, selon Guilhem Molinie, directeur de mission chez MSF, « Il est rare dans tout l’Afghanistan de trouver des femmes qualifiées qui veulent et peuvent travailler, mais c’est encore plus difficile en province.  » [9]
Le journal aurait trouvé la première équipe d’intervention entièrement féminine du Conseil norvégien pour les réfugiés en Afghanistan. D’après cette ONG, « ce serait d’ailleurs la seule équipe du genre dans tout le pays. » . [10]
Cependant, si l’on se réfère aux interviews données dans le cadre de cette étude à des jeunes femmes humanitaires, les avis sont bien différents.
En effet, Caline, qui travaille pour la Croix-Rouge à Beyrouth, déclare « chez nous le service est paritaire, c’est 50/50. Il n’y a pas de distinction faite entre les hommes et les femmes au niveau des responsabilités. En revanche, il y a une différence lorsqu’il s’agit de force physique, les formations chez les hommes sont plus intenses à ce niveau-là. » Elle ajoute, « dans certaines situations, la femme est évidemment essentielle, comme par exemple, s’il s’agit d’aller chez une femme voilée, alors, il faut une femme dans l’équipe, c’est évident. Voyez, on ne peut pas se passer des femmes, mais des hommes non plus. » [11] .
L’autre femme interviewée, Louise, explique : «  On attire d’autant plus l’attention quand le caractère étranger d’une femme est remarquable. Il suffit d’être bien informée pour connaître les endroits où se déplacer seule n’est pas risqué et les endroits où être accompagnée d’un local est plus sécurisé. Tout est une question d’informations et de renseignement. Ces démarches dépendent autant des cadres de l’ONG qui se doivent d’informer leur personnel que du personnel féminin qui doit accepter que le statut de femme peut parfois entraîner un surplus de risque. » Elle ajoute : « Le caractère féminin du personnel entraîne souvent des comportements protecteurs supplémentaires. » [12].

Ces interviews, certes effectuées auprès femmes qui ne travaillent pas dans des missions à « haut risque », témoignent tout de même d’un fait majeur : les femmes sont indispensables aux missions humanitaires à travers le monde, au même titre que les hommes. De plus, le respect et la complémentarité entre les deux genres sont possibles.

S’agissant dans cette étude principalement de femmes œuvrant dans le milieu humanitaire, soit, dans des métiers pouvant représenter d’importants risques, qu’en est-il de leur sécurité ? Les mesures de sécurité prises afin de protéger le personnel humanitaire est-il différent selon le sexe des personnes concernées ?
La suite de cette étude va à présent tenter de répondre à ces questions…

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[1Formation « Prévention et secours civiques de niveau 1 (PSC 1) », dispensé par le CICR, permet d’acquérir par équivalence le Brevet européen des premiers secours (BEPS)

[2Interview de Caline, 19 mai 2016, libanaise, bénévole à la Croix-Rouge à Beyrouth (Cf annexe n°3)

[3Interview de Louise, française, 5 juillet 2016, bénévole à « Offre Joie », au Liban depuis octobre 2015 (Cf annexe n°4)

[4Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.3

[5Article « La femme est-elle l’avenir de l’humanitaire ? », Humanitaire n°25, juin 2010, p2

[6Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.3

[7Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.3

[8Article « Afghanistan : Difficile de trouver des travailleuses humanitaires », IRIN, 15 décembre 2014

[9Article « Afghanistan : Difficile de trouver des travailleuses humanitaires », IRIN, 15 décembre 2014

[10Article « Afghanistan : Difficile de trouver des travailleuses humanitaires », IRIN, 15 décembre 2014

[11Interview de Caline, libanaise, bénévole à la Croix-Rouge à Beyrouth (Cf Annexe n°3)

[12Interview de Louise, française, bénévole à « Offre Joie » depuis octobre 2015 (Cf Annexe n°4)

Certains nous signalent que les notes de bas de page ne s’affichent plus normalement à partir de la 10ème note. Nous sommes au courant de ce bug et avons pris contact avec le développeur de ce plugin, qui n’avait pas jusqu’à présent rencontré ce souci. Patience... patience donc ! Vous pouvez quand même voir une partie de cette note de bas de page en passant le curseur de la souris sur le numéro affiché ( à partir du numéro 10, les précédents s’affichant normalement en cliquant sur le numéro de bas de page.)


Par laurent, Penelope, publié le mercredi 16 novembre 2016
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