Rubrique Geopolitique

No women No Peace (4)

<b>Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient</b> - <i>Le cas de la Syrie et ses voisins</i>
Tout au long de la semaine, nous publions un mémoire intitulé Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient - Le cas de la Syrie et ses voisins -. Son auteur Pénélope G. nous a autorisé à le publier ici même, car il nous semblait intéressant de comprendre la place de la femme "intervenante" lors d’opérations humanitaires, surtout quand cela fait suite, comme la plupart du temps, à des conflits armés avec toute la souffrance et stress que cela engendre.

Précédents articles :
- No women No Peace (1)
- No women No Peace (2)
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L’évolution de la place des femmes dans le milieu humanitaire


Au départ, nous pouvons considérer que les premières femmes dites « humanitaires » étaient les infirmières. Aux XVIIIe et XIXe siècles les soignantes étaient des religieuses et cette tâche leur était dévolue. [1] La période de gloire des femmes infirmières commença à partir de la première Guerre Mondiale (1914-1918), où nous voyons apparaître les premières infirmières libérales ou fonctionnaires. Ces femmes faisaient alors le choix de dédier leur carrière à soigner leurs compatriotes. Plus de 68 000 infirmières furent mobilisées lors de cette guerre et furent décorées à titre posthume ou non, tout comme l’étaient les soldats.
Le premier diplôme d’Etat d’infirmière a été créé en 1922 à l’initiative du CICR en France, et a donné naissance à la fondation de la première école d’infirmières visiteuses d’hygiène sociale de l’enfance à Rennes en 1923. Nous noterons que le développement de la profession d’infirmière est étroitement lié à l’émancipation sociale et professionnelle des femmes.
En 1879, la Croix-Rouge française crée l’Association des Dames Françaises (ADF) dont l’objet est le secours aux soldats blessés [2].
Le CICR a beaucoup participé à ce mouvement d’émancipation des femmes en France puisqu’il est également à l’origine des premières pilotes secouristes en 1934 ainsi que de la première ambulance conduite par une femme en 1939. Nous retrouvons d’ailleurs pendant des décennies l’emblème de la Croix-Rouge sur l’uniforme des infirmières.
L’équilibre homme-femme dans le milieu secouriste s’est fait seulement à partir de la seconde Guerre Mondiale (1939-1945) avec la création des équipes mixtes. Aujourd’hui encore, les infirmières font partie intégrante des équipes de secouristes. [3]

Lorsque l’aide humanitaire est devenue indispensable, les femmes sont bel et bien présentes mais pas nécessairement très bien représentées. Au-delà des postes d’infirmières ou d’aides-soignantes, il leur aura fallu plusieurs décennies avant de s’imposer dans ce domaine et obtenir des postes à responsabilités.
En effet, en 1966, le Groupe Mission Internationale du CICR ne comprenait qu’une seule femme. Il faudra attendre la fin des années 1980 pour voir apparaître des femmes à haut niveau de responsabilité au sein des structures humanitaires. Nous pouvons citer l’exemple de Jeanne Egger, première femme à avoir dirigé les opérations du CICR en Afrique et au siège de l’institution à Genève. «  Grande spécialiste de l’Afrique, cette femme courageuse a monté tous les échelons et a démontré, grâce à sa ténacité et son professionnalisme, sa capacité de diriger des opérations humanitaires à compétences égales avec ses collègues masculins. » [4].
Dans le film « Destination paix = Peace connection  » de 1988 réalisé par le CICR, beaucoup de femmes sont représentées agissant dans plusieurs fonctions différentes.
De plus, les organisations humanitaires internationales furent pendant longtemps dirigées par des hommes avec une majorité de personnel masculins car les missions à l’étranger, considérées comme trop dangereuses pour les femmes, étaient exécutées avec des militaires. A ce titre, Yannick Le Bihan, Directeur Général de Solidarités International, explique que dans les années 1990, « pour des missions dans des pays comme l’Afghanistan, en situation de conflits où la gestion de la sécurité était une priorité, on recherchait notamment des profils d’anciens militaires. » [5].
Cette citation nous amène à nous poser la question de savoir si le métier d’humanitaire diffère selon le sexe de la personne.

Les rôles et missions, le milieu humanitaire est-il inégalitaire ?


Les femmes jouent également un rôle important dans le secteur associatif de notre société moderne. Ce secteur, dès sa création, a plus ou moins permis aux femmes de s’affirmer comme citoyennes. Evelyne Diebolt, docteur en Histoire, diplômée de sociologie démontrait dans son ouvrage Un siècle de vie associative, qu’à partir du début du XXe siècle « […] les associations constitueraient une sorte de compromis entre les nécessités de l’engagement politique et celles de la femme mère-épouse. ». Selon une enquête de 2004, dans les associations travaillant dans les domaines de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, 60% des emplois sont occupés par des femmes. [6]
Regroupant un panel de métiers très diversifiés, à l’international ou non, dangereux ou non, le secteur humanitaire est-il considéré comme égalitaire du point de vue du rapport homme/femme ?

Tout d’abord, de quoi s’agit-il lorsque nous évoquons l’égalité ? Nous allons parler de genre, mais aussi de parité. Le genre se définit comme « élément constitutif des rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes et une façon première de signifier des rapports de pouvoir […] Le genre est l’organisation sociale de la différence sexuelle. » [7] .
Aujourd’hui, on parle de « stratégie des genres ». Il s‘agit d’une stratégie visant à intégrer l’égalité de chance entre hommes et femmes dans l’ensemble des politiques et des actions des gouvernements, des institutions ou des organisations. On parle alors de « gender mainstreaming » (intégration de la dimension de genre) qui a été désigné comme la stratégie universelle pour promouvoir l’égalité homme et femme lors de la conférence de Pékin de 1995 [8].

Dans le milieu humanitaire, il apparaît au travers de plusieurs enquêtes et études que les femmes sont sous-représentées dans les métiers à hautes responsabilités ou encore dans les conseils d’administration des ONG. En effet, 29,7% des femmes obtiennent ces postes à hautes responsabilités, et seulement 26% des postes de direction générale leur sont attribués. [9]
On retrouve par exemple ces chiffres chez Médecins du Monde. Malgré un fort taux de femmes parmi les employés, elles ne représentent que 30% des membres du Conseil d’Administration en 2004. [10]
Si l’on prend l’exemple du CICR, dans des métiers s’effectuant au siège ou sur le terrain, on compte, en 2009, 71 % de travailleurs humanitaires masculins, pour 39 % de femmes seulement. [11]

Egalité de genre dans les instances décisionnelles des ONG françaises de solidarité international
Ces chiffres confirment la « sexualisation du pouvoir » observée également dans les instances bénévoles de décisions. [12]
La question se pose de savoir pourquoi une telle disparité subsiste encore aujourd’hui au sein de grandes organisations comme celles citées précédemment. Selon Sophia Procofieff, conseillère en matière d’égalité professionnelle à la Direction Générale du CICIR, « cette faible proportion de personnel féminin serait due aux types d’interventions effectuées par les ONG, qui, pour la plupart, ont lieu au sein de pays du Sud.  » [13].
Il existerait alors un « plafond de verre » au sein du secteur humanitaire. Nous entendons par là une concentration des femmes dans certains grades hiérarchiques. D’après l’Organisation Internationale du Travail, il s’agit d’une image « illustrant les barrières invisibles créées par des préjugés comportementaux et organisationnels qui empêchent les femmes d’accéder aux plus hautes responsabilités.  » . [14]

Les femmes étant tout de même très présentes dans le milieu humanitaire et associatif, il est intéressant de comprendre alors dans quels secteurs d’activité humanitaire elles sont le plus représentées.
Une étude réalisée par France Bénévolat et CerPhi a révélé que les femmes bénévoles sont plus attirées par les secteurs d’aide sociale et de solidarité internationale que les hommes, qui sont plus nombreux à s’engager dans des activités bénévoles liées au sport, à l’environnement ou au monde professionnel. [15]

Répartition des bénévoles selon les secteurs d'activités
Au-delà des « plafonds de verres » existant dans le milieu humanitaire, certaines études vont plus loin et parlent de « murs de verres ». Il s’agit d’une concentration des femmes dans certains secteurs d’activités. Notamment dans les fonctions liées à la communication, les ressources humaines, l’éducation, la santé etc. En effet, dans les fonctions valorisant des qualités de type « savoir être » (écoute, sensibilité …), « les femmes deviennent massivement plus nombreuses : 72% des responsables des ressources humaines et 70% des responsables de communication sont des femmes.  » [16].

Malgré ces disparités au sein du secteur humanitaire, l’engagement féminin ne faiblit pas. En 2006, les femmes représentaient plus de 70% des 50 000 bénévoles de la Croix-Rouge répartis sur le territoire français. Selon une enquête réalisée en juin 2010 par l’IFOP pour France Bénévolat, « plus de 18 millions de Français sont des bénévoles et la majorité d’entre eux sont des femmes. » [17] .
De plus, les formations aux différents métiers du secteur de l’humanitaire et du développement sont majoritairement suivies par des étudiantes. [18]

Le secteur humanitaire serait alors considéré comme inégalitaire. Or, la mise en place d’équipes mixtes sur le terrain, lors des missions, permettrait de répondre de façon plus appropriée aux crises humanitaires, d’avoir une meilleure compréhension des besoins spécifiques de chaque groupe de population. Les professionnels sont unanimes à ce sujet. Ainsi, Yannick Le Bihan déclarait : « Les femmes s’adaptent mieux aux besoins réels des bénéficiaires sans se perdre dans des solutions parfois trop techniques […] La présence des femmes apporte une meilleure hygiène de vie, un équilibre qui a des répercussions très positives dans les performances sur le terrain. » [19] .
La présence féminine est très importante sur le terrain du point de vue des victimes mais également au sein d’une équipe. Barthold Bierens de Haan, psychiatre et chirurgien de guerre, ancien responsable du programme de soutien psychologique du personnel du CICR sur le terrain, surenchérit en expliquant que les femmes auraient une meilleure aptitude à gérer le stress et les émotions. « L’intégration du monde émotionnel dans le monde réel est mieux appréhendée par les femmes. Elles vont plus souvent exprimer leur stress et percevoir celui de leurs collaborateurs.  » [20] .
Les femmes sont considérées aujourd’hui comme une véritable nécessité, une condition sine qua non, voire un atout pour le bon fonctionnement d’une mission sur le terrain. Ondine Ripka, responsable de base pour Action contre la Faim (ACF) en Afghanistan, explique qu’elle avait la sensation qu’être une femme représentait un atout pour négocier avec les « seigneurs de guerre" qui n’avaient pas l’habitude de ce type de situation. De même Rachel Scott, ancienne conseillère humanitaire de l’OCDE pense qu’elle pouvait avoir un accès « plus facile à certains bénéficiaires en tant que femme sur le terrain. » [21] .
De plus, les grandes institutions comme l’ONU, et plus précisément via sa branche ONU Femme, prônent aujourd’hui l’égalité des sexes dans tous les domaines pour tenter de modifier de façon globale les comportements. Eric Laroche, sous-directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), en charge des interventions sanitaires en cas de crise a déclaré que « l’absence de femmes médecins était un problème.  » [22] Il faudrait que ce genre de réflexion n’ait plus lieu d’être en 2016.
En effet, l’inégalité des genres, qui provient généralement de la différence de la gestion des crises entre les hommes et les femmes, peut créer des tensions en situation d’urgence. Selon la Coalition Humanitaire Canadienne, « Ces inégalités se manifestent souvent dans la prise des décisions […], l’aide de secours volontaire et de récupération, […]l’emploi dans la planification en cas de catastrophe et les programmes d’aide et de soutien. » [23]. A ce titre, toutes les ONG devraient effectuer un examen des activités basées sur la différence des sexes afin de fournir un secours humanitaire adapté, efficace et équilibré.
Fort heureusement, une nouvelle génération d’humanitaires, plus sensibilisée aux luttes pour la parité est en marche et pourrait permettre au secteur humanitaire de trouver enfin la voie de l’égalité.

Article suivant : No women No Peace (5).


[1Article « Femmes et engagement humanitaire », Durable, p.1

[2Article « Femmes, un combat pour l’engagement », Site web de la Croix-Rouge Française, 08 mars 2011

[3Article « Femmes, un combat pour l’engagement », Site web de la Croix-Rouge Française, 08 mars 2011

[4« Les femmes au CICR : archives filmées », CICR, 8 mars 2016

[5Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.1,2

[6« Égalité de genre dans les instances décisionnelles des ONG françaises de solidarité internationale », Résumé d’une enquête réalisée en 2004 auprès des ONG françaises par Fanny Chevalier, Coordination Sud, 2005, p.3
Pour cette enquête, le questionnaire a été réalisé sur 99 personnes, 71% de femmes. De 26 à 80 ans (la majorité des répondants ayant +58 ans), sur 60 organisations dont 18% sont des collectifs d’associations

[7Définition de l’historienne américaine, Joan wallach Scott dans « La citoyenne paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’Homme », Paris, Albin Michel, 1998, p15

[8« Égalité de genre dans les instances décisionnelles des ONG françaises de solidarité internationale », Résumé d’une enquête réalisée en 2004 auprès des ONG françaises par Fanny Chevalier, Coordination Sud, 2005, p.4

[9Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2 novembre 2012, p2

[10Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2 novembre 2012, p2

[11Article « La femme est-elle l’avenir de l’humanitaire ? », Humanitaire n°25, juin 2010, p.2

[12« Égalité de genre dans les instances décisionnelles des ONG françaises de solidarité internationale », Résumé d’une enquête réalisée en 2004 auprès des ONG françaises par Fanny Chevalier, Coordination Sud, 2005, p.7

[13Interview de Sophia Procofieff par Frédéric Joli, porte-parole du CICR, mars 2009

[14Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2 novembre 2012, p2

[15« Le baromètre d’opinion des bénévoles » Cinquième édition, mars 2008

[16« Égalité de genre dans les instances décisionnelles des ONG françaises de solidarité internationale », Résumé d’une enquête réalisée en 2004 auprès des ONG françaises par Fanny Chevalier, Coordination Sud, 2005, p.2

[17Article « Femmes et engagement humanitaire », Durable, p.1

[18Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.2

[19Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.5

[20Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.5

[21Article « Les femmes humanitaires : entre déni et tabou » - GROTIUS international : la géopolitique de l’humanitaire, 2012, p.3

[22Article « Pakistan – La santé des personnes déplacées inquiète », IRIN, 8 juillet 2009

[23Article « Les femmes et les interventions humanitaires », Coalition Humanitaire

Certains nous signalent que les notes de bas de page ne s’affichent plus normalement à partir de la 10ème note. Nous sommes au courant de ce bug et avons pris contact avec le développeur de ce plugin, qui n’avait pas jusqu’à présent rencontré ce souci. Patience... patience donc ! Vous pouvez quand même voir une partie de cette note de bas de page en passant le curseur de la souris sur le numéro affiché ( à partir du numéro 10, les précédents s’affichant normalement en cliquant sur le numéro de bas de page.)


Par laurent, Penelope, publié le samedi 12 novembre 2016
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