Rubrique Geopolitique

No women No Peace (3)

<b>Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient</b> - <i>Le cas de la Syrie et ses voisins</i>
Tout au long de la semaine, nous publions un mémoire intitulé Place et sécurité des femmes dans les opérations humanitaires au Moyen-Orient - Le cas de la Syrie et ses voisins -. Son auteur Pénélope G. nous a autorisé à le publier ici même, car il nous semblait intéressant de comprendre la place de la femme "intervenante" lors d’opérations humanitaires, surtout quand cela fait suite, comme la plupart du temps, à des conflits armés avec toute la souffrance et stress que cela engendre.

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- No women No Peace (1)
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Choc des civilisations ou rencontre des civilisations


Le « choc des civilisations » est une théorie controversée, énoncée par le professeur Samuel Huntington en 1992 [1]. Il s’agit de l’élaboration d’un nouveau modèle décrivant les relations internationales après l’effondrement du bloc soviétique au début des années 1990, en s’appuyant sur une description géopolitique, non plus fondée sur des clivages idéologiques politiques mais sur des dissensions culturelles, dans lesquelles la religion tient une place essentielle.
En effet, le Moyen-Orient étant une région dans laquelle la religion exerce une place importante, les ONG occidentales sont confrontées à un dilemme, à savoir : faut-il travailler avec des ONG locales ou profiter de l’implantation des réseaux humanitaires religieux ?
De nos jours, le Moyen-Orient étant une région qui nécessite une importante aide humanitaire, les ONG occidentales, une fois sur place, rencontrent une profusion d’ONG locales. Les priorités des ONG occidentales, principalement axées sur les droits de l’Homme, l’environnement, ou encore les droits des femmes sont également celles des ONG locales, qui elles sont plus ancrées localement, mais sont également, pour la plupart « confessionnelles. » [2] .
En effet, il est important de se rendre compte que « les pays du Golfe sont les leaders d’une nouvelle phase importante dans les affaires humanitaires.  » [3] .
Valérie Amos, ancienne Secrétaire générale adjointe du Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies (BCAH), a fait remarquer que la communauté humanitaire était confrontée à « des défis sans précédent, notamment dans le monde islamique. » [4] .

Prenons l’exemple de la Somalie, en 2011. La crise alimentaire de la Corne de l’Afrique a tué presque 30 000 somaliens et a menacé la vie de plus de 10 millions d’individus. Ce tragique évènement est l’un des précurseurs de l’importante activité des associations musulmanes humanitaires. En effet, l’Organisation de Coopération Islamique (OCI) avait promis de verser 350 millions de dollars pour la Somalie en 2011. Qu’il s’agisse d’actions ou de dons, la crise somalienne a placé les organisations arabes et musulmanes sur le devant de la scène. A titre d’exemple, «  la Turquie affirme avoir collecté 280 millions de dollars et la contribution saoudienne auprès des agences de l’ONU était de 60 millions de dollars.  » [5]

C’est à partir de cet évènement que Pénélope Larzillière déclarait que «  la légitimité des ONG confessionnelles augmente quand celle des ONG laïques décroît » [6] et Myriam Ababsa, Docteur en géographie, chercheure associée à l’Institut Français du Proche-Orient (IFPO), d’ajouter : « l’aide internationale se réduit […] l’assistance humanitaire islamique prend le relais avec un aide considérable des pays du Golfe. » [7] .

Lorsque l’on fait référence aux ONG dites « locales » on pense d’abord aux plus célèbres, à savoir, le Croissant-Rouge, qui n’est autre que le pendant de la Croix-Rouge dans les pays musulmans ou encore Islamic Relief Worldwide (IRW), célèbre ONG créée en 1984 au Royaume-Uni. IRW est présente dans le monde entier par le biais de ses annexes, telles que le « Secours Islamique France » par exemple, et s’inspire des valeurs de l’islam, « celles de la solidarité et du respect de la dignité humaine, qu’il place au centre de ses préoccupations. » [8] .
Au-delà de ces ONG puissantes et mondialement impliquées, il existe également des ONG sur place au Moyen-Orient, qualifiées de « locales ».
Citons l’exemple de Muslim Hands au Pakistan, créée en 1992 ou encore de Takaful qui signifie « la prise en charge ». Il s’agit d’une petite ONG islamique créée en 2010 à Ramtha, en Jordanie. Aujourd’hui, elle distribue essentiellement de la nourriture à environ 10 000 familles syriennes, et possède également une clinique. Au Koweit, deux grandes ONG locales se distinguent : International Islamic Charitable Society (IICO) and Islah Social Society.
De plus, il existe parmi ces ONG des associations caritatives islamiques comme Islamic Center Charity Society (ICCS), créée en 1963 en Palestine en tant que bras caritatif de l’association des Frères musulmans en Jordanie. Il s’agit aujourd’hui de l’une des plus grandes ONG sociales en Jordanie car elle contribue à « remplir le vide laissé par l’Etat en matière de services publics et d’infrastructures sociales » [9] . Cette association gère cinquante écoles, deux hôpitaux et vingt dispensaires en Jordanie. Sur les deux années 2012 et 2013, elle a aidé 72 557 familles syriennes pour un montant de 37.3 millions de dollars. [10]

Parmi ces ONG locales, certaines font polémique de par leur forte propension religieuse. En effet, selon Abdel-Rahman Ghandour [11], auteur de « Jihad humanitaire : enquête sur les ONG islamiques », la plupart des ONG islamiques accompagnent leurs actions humanitaires de prosélytisme (de même que les ONG chrétiennes, juives etc). Cela s’inscrit dans la da’wa, la propagation de la foi. L’Humanitaire (avec un grand « H ») a vocation à aider les peuples, sans distinction de race ou de religion, avec un principe de neutralité et d’impartialité. Or, selon Abdel-Rahman Ghandour, ces ONG islamiques se disent humanitaires mais leur objectif premier reste d’aider les musulmans. Pour illustrer ce propos, nous prendrons l’exemple de l’ONG salafiste jordanienne Kitab Wa Sunna. Cette ONG fondée en 1992 est la plus active au regard de la crise syrienne actuelle. Au début de la crise, en 2011, Kitab Wa Sunna a largement aidé les familles de réfugiés syriens en distribuant de la nourriture et des meubles. Selon le « UNHCR Gulf Report 2014 » [12], la base de données de cette ONG avait enregistré 350 000 réfugiés en 2013 comprenant 45 817 familles. Mais aujourd’hui, son objectif initial a légèrement changé puisqu’elle se consacre à l’enseignement du "vrai islam", et souhaite former des imams. [13] En effet, elle considère que sa mission principale est de « convaincre les autres réfugiés et propager le « vrai Islam » une fois de retour en Syrie. » [14] . Cette organisation offre régulièrement des formations islamiques aux familles, « en leur offrant 50 Dinars Jordaniens la semaine pour s’assurer de leur assiduité […] elle applique la charia concernant les orphelins qui ne sont assistés que jusqu’à leurs treize ans révolus. À quatorze ans, les garçons doivent travailler et les filles attendre d’avoir seize ans pour se marier.  » [15] .

Cet état des lieux des ONG islamiques au Moyen-Orient établi, qu’en est-il des relations de l’Occident avec celles-ci ?
La coordination entre les associations occidentales et orientales reste difficile, principalement avec les grandes instances internationales telles que l’ONU, qui possède en son sein, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), programme de l’ONU qui a pour but de protéger les réfugiés du monde entier. Officiellement, tous les réfugiés sont recensés par l’UNHCR.
La difficulté de coordination de ces différentes ONG vient principalement du fait que les populations du Moyen-Orient ont du mal à faire la différence entre les agences des Nations Unies. Par exemple, le Conseil de Sécurité (CSNU) a un rôle très particulier car il autorise, entre autres, des interventions occidentales dans certains pays musulmans. C’est pourquoi, de nombreuses organisations locales tentent d’éviter de travailler avec le système onusien, parce que celui-ci n’est pas considéré comme neutre, surtout en situation de conflit. Un responsable d’ONG a déclaré « Pour des questions de neutralité, nous essayons de nous coordonner avec les Nations Unies plutôt que de nous laisser coordonner par elles […] » [16].
De plus, les lois américaines concernant le financement du terrorisme ont compliqué les relations entre les organismes caritatifs musulmans et les Occidentaux. En effet, Les ONG travaillant dans les pays désignés comme « terroristes » par les Etats-Unis, tels l’Iran ou la Syrie aujourd’hui, « redoutent d’être accusées de complicité et n’ébruitent pas leurs activités. » [17].

Un problème souvent reproché aux ONG occidentales intervenant au Moyen-Orient est le fait d’avoir un « staff » national, largement occidentalisé et des partenariats avec des ONG laïques et libérales. En d’autres termes, « un tel dispositif les empêcherait d’être « culturellement connectées. » [18].
Hany El-Banna, co-fondateur de Islamic Relief Worldwide, a déclaré « les organisations arabes et musulmanes ont l’accès que les autres n’ont pas et la culture que les autres n’ont pas. Ce qu’il nous faut faire, c’est les équiper pour qu’elles deviennent des acteurs internationaux permanents. » [19] . A la suite de cette déclaration, M. Bakhit de l’OCI a ajouté que les organisations locales doivent tout de même continuer d’ « exploiter l’expérience de l’ONU […] Nous avons besoin de l’aide de l’ONU, c’est indéniable. » [20].
L’application de ces principes serait une solution au clivage qui existe entre ces différents types d’organisations dont le but commun reste de venir en aide aux populations dans le besoin.

Une autre solution existe également. Elle concerne les ONG internationales confessionnelles qui parviennent à nouer des partenariats avec des ONG locales ou des institutions confessionnelles en ayant recours à des volontaires intégrés socialement aux populations. Nous pouvons citer par exemple Islamic Relief Worldwide, ou encore l’Œuvre d’Orient, association française fondée en 1856 et dédiée aux chrétiens d’Orient.
Le milieu humanitaire a évolué de façon significative depuis plusieurs décennies et doit continuer afin de mener à bien sa mission première, à savoir venir en aide aux populations les plus démunies quelle qu’en soit la cause initiale.
Bien qu’aujourd’hui les clivages qui opposent les organisations des pays du nord à celles du Moyen-Orient soient toujours existants, malgré les efforts fournis par certaines, qu’en est-il des clivages internes au sein de ces organisations ?
Ainsi, nous allons à présent, nous pencher sur la question du genre et plus particulièrement sur la place des femmes au sein des organisations humanitaires, occidentales ou orientales.

Les femmes humanitaires au Moyen-Orient


Les femmes sont souvent les premières à intervenir en cas de crise, jouant un rôle essentiel dans la survie et la résilience des familles et communautés. [21]

Dans l’antiquité grecque, les femmes, n’étant pas formées à l’art de la guerre, étaient considérées comme sans défense mais porteuses d’un don suprême, celui de donner la vie. En cela, la femme aurait en elle les gènes de la maternité, de la protection. On parle plus généralement d’instinct maternel allant jusqu’à mentionner pour certains « l’incarnation de la compassion ».
Ce constat pourrait expliquer le fait que beaucoup de femmes à travers le monde s’engagent dans l’aide humanitaire. Alors, comment les femmes ont-elles évolué dans le secteur humanitaire ?
Nous étudierons dans un premier temps les évolutions de la place des femmes dans le milieu humanitaire dans sa globalité en faisant des parallèles avec la région du Moyen-Orient puis nous nous intéresserons à la dimension égalitaire de l’humanitaire.

Article suivant : No women No Peace (4).


[1Le choc des civilisations », Samuel P. Huntington, Editions Odile Jacob, Paris, 2005

[2Table Ronde « Quelle action humanitaire possible au Moyen-Orient ? » - Humanitaire, hiver 2008, p8

[3Idem, propos tenus par Valérie Amos, au cours d’une réunion de partage d’information au Koweït

[4Article « L’aide arabe et musulmane face aux occidentaux », IRIN, octobre 2011, p12

[5Article « L’aide arabe et musulmane face aux occidentaux », IRIN, octobre 2011, p3

[6Table Ronde « Quelle action humanitaire possible au Moyen-Orient ? » - Humanitaire, hiver 2008, p3

[7De la crise humanitaire à la crise sécuritaire. Les dispositifs de contrôle des réfugiés syriens en Jordanie (2011-2015)‪ », Myriam Ababsa, Revue européenne des Migrations Internationales, édité par l’Université de Poitier, 2015/3 (Vol.31), p73-74‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

[8Missions du « Secours Islamique France », site web

[9Article « ONG islamique internationales et société civile dans les contextes musulmans : quelle proximité culturelle ? », Bruno De Cordier, Humanitaire, automne/hiver 2008, p3

[10De la crise humanitaire à la crise sécuritaire. Les dispositifs de contrôle des réfugiés syriens en Jordanie (2011-2015)‪ », Myriam Ababsa, Revue européenne des Migrations Internationales, éditée par l’Université de Poitier, 2015/3 (Vol.31), p95‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

[11Abdel-Rahman Ghandour est diplômé de l’université américaine de Beyrouth, de la School of Oriental and African Studies de Londres et de Sciences Po-Paris. Depuis décembre 2001, il est en poste à Nairobi (Kenya), où il est conseiller politique auprès du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies pour la région des Grands Lacs.

[12Gulf donors and NGOs assistance to syrian refugees in Jordan », UNHCR Gulf Report, 2014 (Cf annexe n°1, l’infographie : « UNHCR Registration Trends for Syrian Persons of Concern

[13chef religieux musulman qui dirige la prière communautaire dans les mosquées

[14Amener les réfugiés syriens à l’islam », dans l’émission « Ailleurs », France Inter, 10 juin 2013

[15« De la crise humanitaire à la crise sécuritaire. Les dispositifs de contrôle des réfugiés syriens en Jordanie (2011-2015)‪ », Myriam Ababsa, Revue européenne des Migrations Internationales, édité par l’Université de Poitier, 2015/3 (Vol.31), p95‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

[16Article « L’aide arabe et musulmane face aux occidentaux », IRIN, octobre 2011, p6

[17Article « L’aide arabe et musulmane face aux occidentaux », IRIN, octobre 2011, p10

[18Article « L’aide arabe et musulmane face aux occidentaux », IRIN, octobre 2011, p6

[19Article « L’aide arabe et musulmane face aux occidentaux », IRIN, octobre 2011, p16

[20Article « L’aide arabe et musulmane face aux occidentaux », IRIN, octobre 2011, p16

[21Action humanitaire », UN Women, rubrique « notre travail »

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Par laurent, Penelope, publié le vendredi 11 novembre 2016
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